Histoire Socialiste (1789-1900) SOUS U 1)111.ECTDIOEN JEAN JAURÈS TOME X LE SECOND EMPIRE (1852-1870) par ALBERT THOMAS Priface de CHARLES ANDLER d'après des documents de chaque époque •=·•'·"P,,ARIS Jui..ÈS R<\FF ET c•• '
Histoire Socialiste TOME X Le Second Empire (1852-1810) Fondaztone Alfred LewiD Biblioteca Gino Bianco Fondo Nicola Chlaromonr.
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Histoire Socialiste ;(1789-1900) SOUSLAOIRECTIOONE JEAN JAURÈS TOME X LE SECONDEMPIRE (1852-1870) par ALBERT THOMAS Préface de CHARLES ANDLER Nombreuse:; illustrations d'après des documents de chaque époque PARIS PUBLICATIONS JULES ROUFF ET c1 e ...
PRÉFACE DE CHARLES ANDLER Par courtoisie pour les camarades ainés qui lui ont cédé leur place dans la rédaction de l'lfistoire Socialiste, et par modestie de savant, Albert Thomas nous a demandé, à Lucien 1-lcrrel à moi, de prendre sa défense devant le public. Il ne se doute pas qu'une justification nous serait plus nécessaire qu'à lui-même, puisque c'est nous qui avons manqué à notre parole. Le li\Te ,·igoureux qu'il vient de nous donner ne parle-L-il pas en sa faveur plus haut que nous ne pourrions faire' Ses qualités de travailleur robuste el clairvoyant étaient connues des spécialistes de l'histoire autant que des militants du socialisme; mais jamais elles n'ont apparu mieux en relief. Ce que nous n'aurions probablement jamais pu mener à bien, quand même nous n'aurions pas été paralysés pa, la lourdeur de notre besogne professionnelle, il l'a réalisé dans un temps très court, avec solidité, avec nouveauté. Cc nous est une joie véritable, au moment où nous devons présenter nos excuses au lecteur pour avoir déserté la besogne à laquelle nous nous étions engagés, d'avoir pu compter sur un collaborateur aussi cons- - ciencieux, aussi si,r de son métier d'historien, aussi heureux dans ses trouvailles documentaires que notre ami. . Mais sa besogne apparait doublement méritoire quand on songe qu'elle était partiellement impossible. L'histoire se fait par condensations successives. Elle suppose de vastes dépouillements, résumés en monographies multiples. La plupart de ces monographies nous !-ont encore défaut pour le Second Empire. L'hjstoire de la classe ouvrière n'est manitcslemenl intelligible que par l'histoire économique et sociale tout entière. Cette histoire intégrale de la vie sociale sous le Second Empire manque encore des premiers travaux d'aménagemént; el, même pour l'histoire politique, il nous manque le travail de Charles Seignobos qui sans doute, un jour, renouvellera cette histoire. Avant tout il nous faudrait, pour une période où l'industrie s'est renouvelée à fond dans ses méthodes, dans son outillage et dans sa. discipline, une histoire détaillée des progrès technologiques. Albert Thomas a pu dépouiller d'assez près les rapports des Expositions universelles, pour se rendre compte que la prolétarisation des masses a suivi dans son ensemble la marche décrite pour l'Angleterre par Karl Marx. Mais les circonstances différentielles, la nouvelle métallurgie
Il li lSTOI BE SOCIALISTE --------- les perfectionnements de la machine à vapeur, du métier à tisser, le développement prodigieux des machines-outils, l'invention de turbines qui ont centuplé les forces hydrauliques utilisables, l'emploi industriel commençant de l'électricité dynamique, tout cela n'aurait pas besoin seulement d'être décrit dans sa nouveauté technique : il faudrait étudier ce qui, de ces inventions nouvelles a réellement passé dans l'outillage national, et quels déplacements de maind'œuvre, quels changements dans la vie quotidienne de l'atelier, dans la rémunération ouvrière, dans la production s'en sont effectivement suivis. Le dénombrement des chevaux-vapeurs utilisés dans l'industrie française, tel que le donne la Statistique de la France, n'y surfit pas. Les journaux spéciaux d'économie politique n'ont pas serré de plus près, non plus, ces réalités sociales de première importance. Il y faudrait des monographies de fabriques, et des monographies de branches d'industrie, qui supposeraient l'exploration des archives privées au moins des principales usines, le dépouillement exact de toute leu·r comptabilité. Quelques Sociétés industrielles, comme celle de Lorraine et celle de ~lulhouse, ont publié dans leurs Bulletins de brefs exposés d'histoire usinière régionale. JI n'est pas encore arrh·é que des industriels français aient toléré des enquêtes aussi approfondies que celles entreprises en Allemagne pour le compte de Krupp ou de Siemens et Halske à diverses reprises. C'est en cour d'assises que Jaurès a dî1 retracer, un jour, l'histoire des Casimir-Périer. De même, nos statistiques des salaires, nos statistiques du prix deq denrées, entreprises avec un soin si méticuleux et avec une méthode toujours si rigoureusement définie par notre Office dti Travail, auraient besoin d'être rétrospectivement complétées, industrie par industrie, ville par ville; et des travaux comme ceux de Simiand, sur le Salaire des ouvriers des mines de charbon en France au x1x• siècle, auraient besoin de se multiplier. Ce qui frapp~, devant l'abondance des monographies municipales _dont nous disposons, c'est l'absence de la préoccupation sociale profonde. Il n'importerait pas que ce fussent surtout- ce qui est le cas réel - des monographies de municipalités très petites. Il est évidemment regrettable que Pontoise, Alençon, Gray et cent municipalités de pareille importance aient leur histoire, quand Marseille et Lyon n'ont pas la leur. Mais en amoncelant beaucoup d'histoires de communes très petites, on arriverait à reconstituer justement ce qui a été la vie quotidienne de la masse de la nation. Or, ce qui a prédominé chez les historiens même les plus réputés, c'est le souci archéologique. Les changements du tracé des rues, l'histoire des abbayes, celles des grandes cérémonies publiques, occupent tcute l'attention dans la monographie étendue qu'un historien de la valeur de M. Camille Jullian a consacrée à la ville de Bordeaux. Quelle a été la répercussion des nouveaux traités de commerce libre-échangistes de 1860 sur la vie économique des grandes villes ; comment a été appliqué le décret de Persigny en 1852 qui autorisait les communes à se frapper elles-mêmes de centimes additionnels, comment cc self-government, pourtant minime, a été entravé sans cesse par des préfets à poigne; comment se sont fondés ou parachevés les services publics municipaux, à quelles conditions pour les ouvriers, avec quels tarifs de salaires, voilà des ordres do faits dont aucun historien n'a entrepris l'exposé. Il · serait possible,avec les publications des divers services publics d'une municipalité aussi complexe que Paris ou Lyon de reconstituer des fragments importants de la vie sociale de ces grandes villes. Pour les autres, il faut le dépouillement des archives locales ; et l'éducation de nos historiens régionaux n'est pas s.seez I
Il 1:-;TOIIIE SOCl.\1.ISTE 111 orientée vers les réalil.és sociales, la besogne d'initiation accomplie intelligemment par les plus récents spécialistes de l'histoire économique dans nos universités n'est pas assez avancée pour quo l'histoire générale puisse déjà bénéficier de travaux encore très rares, très peu coordonnés, et qui ne sont pas encore arrivés à la période du Second Empire. Pourtant, jamais l'expansion municipale ne rut plus vigoureuse, matériellement, que dans cette époque, et le Second E:mpiro est pour la plupart de nos grandes villes une ère de prospérité et do transformation soudaine. L' « haussmannismo » ne fut pas seulement un phénomène parisien. Lyon, Bordeaux, Marseille, Rouen, Cherbourg, lo Havre accomplirent de même d'immenses travaux. Ces travaux étaient nécessaires et productifs pour une grande part. Ils répondaient à des besoins d'hygiène et do confort, aux besoins nouveaux de la circulation et il ceux de la navigation rapide à grand tonnage; et ces besoins on ne les conteste plus. Ils nécessitaient un droit d'expropriation élargi et dévolu aux communes; et cc droit, malgré toute la surveillance fonctionnaristc, constituait dès lors, qu·on l'ait soupçonné ou non, une possibilité de gestion communale nou,·elle, une possibilité de contrôle donnée à un pouvoir public sur la propriété privée. Les chantiers de travail de ces grandes entreprises publiques ont formé comme les ateliers nationaux du Second Empire. Sans doute la tentative de discipliner les ouvriers tout en leur assurant du travail, l'ancienne préoccupation policière qui a discrédité à tout jamais la mensongère création des ateliers nationaux de J8'i8, n'est pas absente de cette organisation nouvelle. Mais tout d'abord cette organisation sous l'Empire a été productive au lieu d'être stérile, et il est certain que dans son souci de ménager les ouvriers, le Second Empire a trouvé plusieurs des méthodes qui permettent de conjm·er des crises temporaires de chômage par des entreprises utiles de tra,·aux publics. Karl Marx déjà remarquait que les surrrages qui consolidaient l'Empire étaient ceux des paysans. La sollicitude de l'empereur pour les classes rurales se manifeste dans des discours réitérés. Pourtant l'œuvre réelle du Second Empire en faveur des paysans fut mince. On multiplia les Comices agricoles; ot les grands travaux d'assèchement dos marécages landais qui de 283 000 ramenèrent à 9 500 hectares la superficie inculte de la terre de Gascogne ne sont pas méprisables. L'élevage des chevaux fit de notables progrès. ~lais les syndicats agricoles auxquels les préfets offraient une protection un peu trop indiscrète ne prospérèrent pas. Les autorités se méfiaient du droit de réunion, même quand il n'avait pour objet que la discussion d'intérêts tout économiques. Encore en 1869, il arriva que le ministère inderdit un coni:,ès viticole. Plus d'une fois, il advint que des préfets se fissent un devoir d'interdire les opérations de la moisson, quand ils n'estimaient pas la récolte mûre. Il était défendu de passer le râteau sur le champ après la récolte pour que les chemineaux eussent de quoi glaner. Le comte d'Esterno dans son livre Des Privilégiés de ranci.en régime et des privilégiés du ffOU· veau a réuni des anecdotes savoureuses sur les excès comiques du paternalisme impérial ; et les paysans, dans la crainte qu'on avait su leur inspirer à l'endro:t des ouvriers, partageux, • acceptaient sans maugréer l'intrusion du pouvoir défenseur de l'ordre dans les moindres intérêts privés. Au demeurant le Crédit foncier sur 714 millions qu'il plaça en biens-fonds de 1852 à 1864, en dépensa la moitié à la reconstruction de Paris,et 57 millions seulement en prêts à des entreprises agricoles. L'exode rural enlevait à l'agriculture ses bras tandis qu'il enchérissait aussi la main-d'œuvre. La reconstruction soudaine des grandes villes, autant que le pro-
IV IIISTOIR.E SOCI.\LISTE digieux accroissement industriel, contribuaient à L~rir les ressources de l'agriculture française. En foule, la grande propriété achetait les lopins des paysans endettés, et nolre législation sur l'enrcgislrcmonL, nos droits do mu la lion faisaient que, dans la seule année de 1862, on vendit pour deux milliards de propriétés paysannes, tandis que les frais de vente s'élevèrent à 21~ millions. On peut affirmer que l'Empire a vécu surlouL de l'ignorance paysanne, savamment entretenue par une instruction primaire qu'il avait livrée aux Congrégations. D'où vient que la classe ouvrière, choyée par l'Empire autant que les paysans furent négligés de lui, se soit soulevée la première et même n'ait jamais tout à rait consenti à pactiser avec le régime? Il apparaît ici surtout que le gouvernement impérial se sentait une délégation de cette bourgeoisie industrielle, qui, elle aussi, veut des bataillons d'ouvriers vigoureux et dispos, mais qui les veut disciplinés, et qui ne peut pas, sous peine de sombrer, les rémunérer trop largement. Entre l'Empire et les ouvriers l'antagonisme politique n'était que l'expression même de l'antagonisme de classe qui existait entre eux et la classe patronale. Que le gouvernement multipliât les hôpitaux, les crèches, les asiles, les « fourneaux », qu'il encourageât les municipalités à créer des établissements de bains à bon marché, qu'il bâtit avec l'argent de l'Etat les cités ouvrières du faubouri; Saint-Antoine à Paris ou la Cité Napoléon à Lille; que les théâtres subventionnés donnassent des représentations gratuites aux grandes fêtes dynastiques; que le Grand Café Parisien, ouvert prês la Porte-Saint-"lartin avec des subsides du ministère de l'intérieur, permît à l'ouvrierde prendre son petit verre à prix réduit sous des lustres fastueux, la classe ouvrière acceptait ces raveurs, et n'en savait pas gré au régime. Un examen attentif, et que Thomas a lait avec toute l'exactitude approximative à laquelle nous pouvons aLLcindre aujourd'hui, montre que même dans cette ère brillante de la glorieuse et soudaine expansion du grand capitalisme, secondé par les méthodes mécaniques cL chimiques nouvelles, la condition ouvrière, loin de s'améliorer, devenait pire. Thomas emprunte aux économistes attachés au régime impérial l'aveu de la prolétarisation croissante des masses. Les salaires avaient beau suivre une courbe ascendante. La hausse des denrées alimentaires et la hausse des loyers étaient plus fortes que celle des salaires (p. 175 sq.); et le budget annuel de l'ouvrier se soldait par un déficit plus grand ou par une moindre épargne. Le régime impérial, qui avait toujours négligé les paysans, faisait faillite à ses promesses ouvrières par le fonctionnement nécessaire du capitalisme. li fit enfin faillite au capitalisme lui-même, quand une dernière aventure belliqueuse accabla la nation entière sous une deLtc immense, fournit à l'ennemi l'afflux des milliards dont il avait besoin pour payer les dépenses de son nouveau réseau ferré et de sa nouvelle organisation administrative et fit passer à l'Allemagne la prépondérance économique sur le continent. La grande nouveauté du livre d'Albert Thomas est d'avoir décrit, d'après des témoignages en grande partie inconnus, les raisons de l'hostilité croissante enLre la classe ouvrière et l'Empire. Dès les premiers moments, l'opposition libérale compte sur les ouvriers. C'est par une formule de résistance ouvrière, par · l'idée de • grève universelle » que débute la propagande d'Emile de Girardin, le 3 décembre 1851 (p. 396.) Cette méthode des« bras croisés », de • l'isolement» et du• vide», par laquelle les ouvriers prétendent aujourd'hui faire périr d'inanition le régime bourgeois, s'il leur refuse les droits nécessaires, c'est un bourgeois libéral qui l'a définie Je premier, quand même il est vrai que Bastelica, sans connaitre de Girardin, l'a retrouvée à l'époque de l'Internationale (p. 358). De telles trou-
HISTOl RE SOCIALISTI, V ----------- vailles, essentielles à l'histoire des idées, fourmillent dar.s le livre do Thomas. Peut-être, cependant, n'oserais-je pas me prononcer aussi nettement que lui sur l'attitude des ouvriers au 2 décembre. Les Faitsqu'il allègue sont partout d'une· exactitude minutieusement contrôlée. C'est sur l'interprétation des faits qu'on peut différer d'avis. Je ne crois pas, certes, que les ouvriers fussent en majorité favorables au coup d'Etat. ~lais le dégoût qu'ils aYaient du parlementarisme réactionnaire de la Deuxième République est trop rxplicable. Puis, il est certain que la reprise des affaires rut immédiate après le coup d'Etat; et l'on peut citer telle ville industrielle (Mulhouse, par exemple} où la faillite des plus notables usines du textile fut instantanément conjurée par le coup d'Etat et où la situation se releva jusqu'à devenir florissante en peu de mois. Un fait général, que Karl Marx a noté, semble s'être vérifié pour la France de 1851 : La révolution n'est possible qu'aux époques de crise économique. Mais les ouvriers ne se révoltent pas dans une reprise des affaires. Le point dangereux de la crise économique était passé dès 1849. S'il a subsisté du malaise jusqu'en 1851 quand déjà se dessinait la reprise des affaires, c'est à ce malaise que le coup d'Etat mit fin en« assurant l'ordre.• Albert Thomas apporte des Faits curieux et neufs sur ces journées du 2 au 4 décembre et sur l'agitation qui les suivit dans les départements. Il rappelle la statistique professionnelle des morts que fit la fusillade des boulevards et apporte une statistique plus exacte des corps de métiers auxquels appartenaient les condamnés jugés par les commissions militaires. Sans doute, les vieux corps de métiers révolutionnaires, les cordonniers, menuisiers, tailleurs, tisserands fournissent le glorieux contingent d'émeutiers. Mais ce sont là justement les professions «artisanes», les« ouvriers» au sens ancien du mot; el ni les charbonnages, ni la métallurgie, ni la grande industrie textile ne bougent. De quel intérêt n'est pas ici le dépouillement que Thomas a pu faire des rapports des procureurs généraux (p. 90 sq} 1 L'étonnement de ces magistrats est grand de voir la classe ouvrière • gangrenée de socialisme » (p. 95). malgré • l'incroyable élan de l'industrie ». Mais cette classe ouvrière, restée fidèle à ses croyances, est silencieuse pourtant. Elle sait qu'elle a contre elle non seulement une majorité de su fr rages paysans et bourgeois, mais une force armée dont elle a éprouvé la brutalité aux journées de juin. Elle est garrottée enfin par les nécessités économiques qu'elle subit. Mais sur quelles croyances vivait-elle? Thomas a poussé plus loin ses investigations, ici, que M. Tchernoff. Il a trouvé dans les sociétés secrètes, que traquait la police, dans les manifestes qui se rédigeaient obscurément au fond des ateliers des survivances notables de babouvisme, de cabétisme, de blanquisme (p. 163 sq.), Le rôle de ces doctrines périmées a été d'entretenir les espérances prolétariennes, de tromper l'impatience de l'attente, jusqu'à ce que pût s'élaborer, dans un milieu économique et politique transformé, une méthode et une doctrine nouvelle. L'étude de ce nouveau travail d'idées et d'organisation est la principale nouveauté du travail d'Albert Thomas. Ce qui grandit dans ces années d'irritation sourde, c'est un sentiment de classe infiniment plus éclairé, plus sûr de lui. La classe ouvrière, dans ces vingt années, se détache nettement du républicanisme bourgeois. En même temps, elle acquiert la sagesse nouvelle des vastes et lentes opérations enveloppantes, qui seules étreindront victorieusement l'adversaire. Sans doute, elle n'abandonne pas encore tout à fait la tactique blanquiste, qui lui assurera, aux jours de la Commune, un dernier succès partiel et illusoire. Mais déjà Blanqui lui-même apprend l'art de temporiser. En 1869 (p. 332), un
\'I IIISTOIHE SOCIALISTI•: temps, quand I,•!(Ouvernement vient de défier la Chambre, les militants regrcllent que la• journée• du 26 orlobrc 1869, soit manquée. Mais on évite • l'émeu le partielle» par souci des forces qu'il faut ménager pour ln révolution intégrale; cl le 12 février 18ï0, quand Rochefort revient des funérailles de Victoir Noir à la tête d~ 200 000 hommes, et, qu'au moment déeisil, il évite la rencontre avec le11 troupes mnss~es pour la fusillade, Varlin en personne l'approuve de ne pas avoir envoyé au massacre les meilleurs soldats de la Révolution (p. 375). La l]léthodc inventée par le nouveau socialisme a été triple : économique, politique et militaire. ~lais dans le triple domaine del'économie,dc !apolitique intérieure el de ln politique extérieure, elle s'inspire d'un senlimcnL de classe strict, cl justifié dans son fanatisme en cc qu'il se sait dépositaire des seules garanties dont dispose l'émancipation européenne. Celle méthode consiste en une tactique trois lois antithétique: 1° Economiquement, c'est la grtve générale, el sa contrepartie, l'organisntion des multitudes, leur intervention massive dans la défense de ieurs intérêts propres, le nouveau syndicalisme; 2° Politiquement, c'est selon les moments, l'abstention en nwssc, quand il s'agit d'éviter les compromissions politiques av,•c un répul>licanismo bourgeois, inefficace en lui-même, cl déjà corrompu dans ses procédés électoraux ; puis aussitôt après, c'est la mani/estatùm en masse sur une candidature ouvrière; 3° au point de vue de l'action extérieure, c'est la grève des peuples contre la guerre, mais comme contre-partie, la levée en masse, quand il s'âgit de sauver la liberté d'un danger qui peut venir du dehors. Celle méthode n'a pas été établie selon une formule doctrinale et préconçue. Elle a élé imposée fragmentairement par les faits à des praticiens très soucieux de la possibilité d'aboutir, et tous d'ailleurs ne l'ont pas adoptée dans son intégrité. Je ne crois pas exagérer en disant que jamais l'étude de cette constitution lâlonnanle du nouveau socialisme expérimental n'a été poussée aussi loin que chez Albert Thomas. Son expérience du syndicalisme l'avertissait. Des documents connus ou inconnus, mais négligés, sont apparus, sirâcc à lui, avec leur sens véritable, qui montre, entre 1860 et 1870, une classe ouvrière entièrement renouvelée dans son éducation profonde par les nécessités d'une• lutte de classes•, menée désormais avec une intèlligcnce très dégagée d'humanitarisme vague. Les théoriciens nouveaux qui ont surpris cc • secret du peuple de Paris • ou plutôt de la classe ouvrit!re tout entière, Corbon, Compagnon, Vinçard, ne sont arrivés que do nos jours Il la notoriété qui leur est due. Albert Thomas on a dégagé tout ce qu'ils nous apprennent sur le sentiment do classe qui, dès 1860. a régénéré le moral de la population ouvrière. Il utilise les observateurs bourgeois, tels qu'Audigannc, dont les conclusions clairvoyantes vont !!ans le même sens. Les procureurs généraux, là encore, lui fournissent des arguments. Il fait voir comment les sociétés de secours mutuels, en un Lemps où Loule espèce do droit d'assoeiation et de coalition est aboli, assument le rôle des syndicats absents (p. 188-190). Le contact aveo les lrade-unionisles anglais, en 1863, qui lut l'origine de l'lnlcrnationale, fortifie encore le sentiment de la solidarité ouvrière. Les grèves successives soutenues dans cet esprit ont conduit d'abord, en 1861,,à l'abrogation do la loi sur les conlilions. Puis. do lui-même en 1869 le mouvement ouvrier ramène à l'idée, un instant aperçue par Emile de Girardin, de la grève générale (p. 358). Lo théoricien de l'action politique fut Proudhon surtout. Il nous manque ccrtainemenlsur ce riehe,sur cet instable, mais inventif esprit, le livre qui luirendra justice. Mais il ressort des déductions d'Albert Thômaa, en dépit de 1e1 l'tllervel, '
IIISTOJHE SOCIALISTE VII que jamais Proudhon n'a été mieux inspiré que dans celle période où, affranchi de tout utopisme, et tourné tout entier vers la lactique politique, il écrit ;, la fois son livre capital (ne la cap<tcitépolitiqne des classes ouvrières) el découvre le jeu de bascule qui, selon les cas, fait de l'abstention en masse ou de la manifestation en masse sur une candidature exclusivement ouvrière, le moyen de propagande le plus énergique dont dispose une classe ouvrière consciente d'elle-même et préoccupée de ne se compromettre ni dans les bassPs rivalités électorales ni dans les alliances de hasard avec un libéralisme bourgeois inconsistant et prêt à la trahison. On lira plus bas (p. 216-223) le manifeste des soixante publié en 1864 el que Thomas réédite pour la première fois in extenso. Ce document montre comment la pensée proudhonienne, dont il est issu. a su se transformer cl mî,rir au contact du prolétariat militant, et il est comme la première charte que s'est donnée la classe ouvrière, pour attester sa capacité politique nou,·ellc. Thomas a dû dépouiller bien des collections de journaux pour établir la filiation des idées qui se sont coordonnées pour former le sr1cialismcde celte génération réaliste. L'A venir ,uitio,wl, !'Opinion ,wtio,wle, I' Electeur, le Réveil, la Lanteme, la ,1/arseillaise, le Cotirrier français et la Rive gauche ne sont que les plus connus de ces organes de l'avant-garde ouvrière 011 républicaine. Les croyances du prolétariat ne s'établissent plus comme au temps de l'utopisme, par de grands systèmesimaginéspa,·dcshommes supérieurs. L'effort collectif de toutes les organisations ouvrières, effort de pensée et effort actif, est seul capahlc de faire face à des nécessités multiples que ne domine plus une réflexion d'homme, si compréhensive et inventive qu'on la suppose. L'idée de la•grève des pcuplescontrela guerre», lancée en 1866 par le Cuurrier français e.t la Rive gm1c!te, est une de ces idées, jaillies de l'effervescence des réunions publiques et qui se réaliseront un jour par l'effort concerté des masses; et il est curieux que, placée dans son tcrnps,oxpliqu<'c par les mobiles qui l'ont fait naître, à la veille de Sadowa, celle idée, honnie aujourd'hui, nous apparaisse dans tout l'éclat de sa générosité humaine. La doctrine qu'on a de nos jours appelée hervéiste est née spontanément en 1866. niais il y faut joindre le correctif des faits, et ne pas oublier que les ouvriers (p.265)au nomdesquclsparlaicnl Verrnorel et Albert Fermé furent les premiers à s'enrôler dans les bataillons de marche, et les seuls qui prirent au sérieux la défense nationale, quand déjà les classes dirigeantes, menacées dans leurs intérêts, pactisaient avec l'ennemi. Il faudra LouJours rappeler à la bourgeoisie que les canons de la Commune sont les seuls qui n'aient pas été li,-rés aux armées allemandes.« Par un revirement singulier, - Lcvcrdays l'a dit dans son pamphlet sur la Fin d'un po,woir fort, - les pacifiques de la première heure sont ainsi devenus les outranciers de la dernière. » Il e,,t naturel aussi que les listes de ces bataillons de marche, où figuraient les membres les plus connus de l'lntemationale, se soient transformées entre les mains des exécuteurs de mai, en listes de suspects. Les ouvriers de 1871 ne pensaient pas que les prolétaires n'aient pas de patrie. Ils pensaient seulement que la patrie des ouvriers est moralement et matériellement différente de celle que défend la bourgeoisie. Pou~ créer cette organisation active cl puissante du nouveau socialisme, il a fallu un apprentissage suivi. Les groupements corporatifs d'alelie,· ou de secours mutuels, les caisses fédératives de prévoyance constituent le champ d'expérience où quotidiennement les ouvriers apprennent les difficultés et la discipline de la solidarité économique. L' lnternatùmale fournit la direction supérieure,« la mai-
\ï Il IIISTOIRE SOCI.\LISTE Irise révolutionnaire». sPlon la parole de Bastelica (p. 382). Comment les hommes d'alors ont su, en Mpit des tracasseries policières, fédérer entre clics les sections de I' Internatio11ale t fédérer les fédérations; comment ils ont su réaliser provisoirement, par l'union personnelle, la fusion de l'organisation économique syndicaliste et l'organisation politique que nombre de préventions paraissaient rendre impossible, voilà ce qui, après le présent livre de Thomas, restera comme un résultat acquis définitivement; et, Thomas a eu la fortune inespérée de pouvoir coordonner les documents publiés avec un soin si méticuleux par James Guillaume avec la précieuse correspondance inédite dont le dépositaire est Albert Richard. li serait à souhaiter à présent que celle correspondance elle-même fût publiée dans sa totalité, et quo toutes les personnes dépositaires de documents qui proviennent des militants d'alors voulussent bien en doni,er connaissance au public. li faudra tôt ou tard aussi que le parti socialiste français crée ses Archives, comme le socialisme allemand a déjà les siennes. L' Il istoire socialiste, achevée sans le secours d'un tel instrument do travail, orrre d'évidentes lacunes. Telle quelle, elle est pleine d'un enseignement fortifiant. li est impossible que le parti socialiste ne se rende pas compte de tout cc que sa culture lüstorique lui a donné de clair,·oyance noU\·elle et parmi les caractères qui différencient le socialisme scientifique de l'ulopisme ancien, ce sentiment nouveau des nécessités et des possibilités historiques, qui est né de l'étude critique de la tradition révo1utionnaire du prolétariat, n'est pas le moins frappant. Les chances mêmes de réaliser les fins dernitlrcs du socialisme paraissent singulièrement rapprochées quand on étudie la marche suivie par le prolétariat et il parait bien évident qu'il l'accèlère à mesure qu'il la rectifie. Quand il n'y aurait que 'e rayonnement de chaleureuse propagande qui émane spontanément de l'exposé impartial des rails et qui traverse de sa vivante espérance le livre d'Albert Thomas, cela seul justifie, ait l'effort accompli et surfira, t de raire de son livre une œuvrc non d'érudition stérile, mais de profitable action socialiste. CuARLES A:rnLER.
LE SECOND E~IPIRE (1852-1870) Par .\lbed TllOl\IAB CllAPJTHE PREMIER DE 1.'ÉLYSÉC Al,;X TUILEAU::S Dans le vif et fin recit que ·Georges Renard nous a donné, notre savant camarade a raconté comment s'était fait le coup d'l~Lal; il en a fixé les péripéties; il a bien marqué comment ce coup de force était l'aboutissant logique de la longue luuc engagée dès le milieu de 18;;0 pour savoir qui, des monarchistes ou des napoléoniens, de la majorité ou du président, s'emparerait de la France. Les faits sont désormais assez connus. fi nous suffira de noter ce qui, dans ces journées funestes, annonce le nouveau régime, annonce cc second Empire, dont nous avons à décrire la siuguliOrc é\'olution. Quand le coup fut fait, on s'en souvient, il y avait plus de dix mois que le président et ses complices travaillaient i, leur projet: tout avait été merveilleusement préparé. Depuis la crise ministérielle d'octobre, les amis, les complices de Louis Napoléon occupaient déjà le ministère: Saint-Arnaud était à la guerre; M. de Maupas, préfet de la Haute-Garonne avait remplacé Carlier à la préfecture de police (on sait comment celui-là entendait les garanties à donner aux accusés). L1armée avait été suffisamment travaillée; le général Magnan, depuis le 15 juillet commandant en chef de l'armée de Paris, avait gagné à la cause du prince les officiers généraux placés sous ses ordres ; les banquets de l'lilysée avaient fait le reste: le 15 septembre, un état fourni par le ministère de la guerre, avait' donné des rc11scigncments complets sur l'esprit des officiers et celui des troupes. Armée, police, fonctionnaires, le président disposait de toutes les forces qui, dans une nation centralisée, assurent le succès à un Coup d'Etat. Enûn, le moment favorable était venu: la proposition, faite par le président dans son 1nessage, d'abroger la loi du 31 mai 1850, avait pu faire oublier que c'était son gou\'emement, que LJV. 694•. - HISTOIRR SOCIAi ISTE, - LE SECOND EMPIRE. - Ll\'. 69!1~
IIISTOIHI~ SOCIALISTI~ r'était son propre minh,tèrc qui, naguère, avait proposé celle mutilation du suffrage uni,-erstl. ,\11 milieu des hrnits, habilcmcul entretenus, de complot royalisl<", la propo'°"itiondes q1H.•slc11rs « avait, comme dis:til :Magnan, donné barre• à l'l~lysée contre la major-il<' de l'Assemblée. El d'autre pari, le fait mêmr que la proposilion avait (·tt: repoussée avait contrib~1é à apaiser la crainte d'un c·oup d'l~lat qui tourmentait l'opinion. L'ancien carbonaro qui, scion la très juste expression de ~I. Tchernoff, avait orgauisé « une société secr~te au sommet de l'l~tal » allait pouvoir tenter son coup. Donc. dans la nuil du l" au 2 d,·rcmbrc une rornpaguie de gendarmerie mobile occupa l'imprimerie nationale. Sous la surveillance de deux agents de police, les typog.-aphes, premiers auteurs involontaires de la violation de la loi, durent imprimer les protlarnalions. Cependant, ~l. \'ieyra, avait fait crc,·er les tambours de la garde nationale. Et i\l. de ~la upas, arnc ses quarante commissaires, unanimement dédaigneux de la constitution, lançait des man4 dais d'arrêt. .\u matin, Ir palais dP l'Assemblée était occupé. 25.000 hommes d'infanterie, 6.000 cavaliers ou artilleurs prenaient position entre la Chambre el l'l::lyséc. ~l. Baze, questeur de l'Assemhl,•c, le g,·néral Changamicr, le général Bedeau, Ir génél'al Lamoricii·l'c, le gén,•ral Ca,aignae, .\J. Thiers étaient arl'èlés avant le jour. Al'l'èlés également les rrpréscntants républicains : Charras, Cl'cppo, l1 honrn.'.=tecthr:weouvricr lyonnais, qui seul, naguère, avail ,·oté avec Proudhon: \'alentin, le lieutenant; Martin i'iadaud, le maçon, rcpl'ésenlanl de la Creuse; Beaune: Cholat; Lagrange; ~liol; Hoger (du ;>lord). Arl'èlés el1fin les hommes du peuple connus pour leur ardeur répucainc, les militants, l'Cdoulés • comme chefs de barricades •· li y en cul soixanle-dix-huil qu'on conduisit à i\lazas. La besogne policière était terminée le 2, à sopl heures du matin. A la mème hcul'e, les afficheurs de la préfecture de police arnicnl fini de placal'der, sur tous les murs de Pa,·is, les pièces qui annonçaient le coup d'État. (11 D'abord un clécrcl, déclarant l'assemblée nationale dissoute, le suffrage univcl'sel rétabli, la loi du 31 mars abrogée, cl convoquanl le peuple français dans ses comices, du 14 décembl'c au li. ~:nsuilc une proclamation du président de ln Hépublique, un appel art peuple. Il faut analyser cel appel. S'il est vrai que Louis-Napoléon ail eu du coup d'l~tal, une conception, à lui, une conception que les évènements ou les passions des diverses classes l'ont contraint de déforme!' ou dépasser, c'est dans l'appel, rédigé avant même qu'il ne conn,it Ioules les conséquences do son coup, qu'il faut chercher celle conception. Le pré$idcnljustifre (l'abord la dissolution de l'.\ssemblée. « L'Assemblée,
IIISTOIHE SOCIALISTE :l8ï qui devait ètrc le plus ferme appui de l'ol'tll'c, est clcl'cnuc un foye1· de complots. I.e patriotisme de lr·ois cents de ses membres n·a pu anl'ter ses fatales tendances. Au lien de fai,.c des lois dans l'inlérèl g,·néral, elle fo,·gc des al'mes pour la guerre civile ... Je l'ai dissoute, et jr rends le peuple entier juge entre elle et moi ». l(n second lieu, le président d·clamc du peuple des pouvoirs plus étendus. « La Constitution, dit-il, vous le savez, avait été faite dans le but d'affaiblir d'avance le pou,·oir que vous alliez me eonficr. Six millions de suffl'3gcs furent une éclatante protestaliou conll'e elle, et eepcndanl je l'ai fidèlement observée ». i\lais le pacte fondamental n'est plus respecté de ceux-Ili. m«'·rnc qui l'invoquent sans cesse: ils songent« apri!~ avoir perdu dPu.t· monarchies» à lier les mains dn président, afin de rcn,·crscr la Hépublique. Pour mai11Le11ir la République cl sa,;ver le pays, le président demande donc au peuple de nouveaux pou\"oirs. Il lui demande « les rnoycns d'accomplir la grande mission qu'il lienl de lui». Celle mission, elle « consislc à fel'mcr J'èrc des révolutions, en satisfaisant les besoins légitimes du peuple, e.t en le protégeant contre les passions subversives. Jrne consiste surloul à e1·ée1·des institutions qui sur,·i\'enl aux hornmes et qui soient enfin des fondations sui· lesquelles ou puisse asscoil' quelque chose de durable•· Il faut par une nouvelle constitution, créer un pouvoir stable. Les bases fondamentales de celle consliluliun doivent donc ètre les suivantes: • 1' Uu chef responsable nommé pour dix ans: 2' Des minist1·es dépendant du pou\'Oir exécutif seul; 3' Un Conseil d'Etat formé des hommes les plus distingués. préparant les lois çt en soutenanlla discussion devant le corps législatif; 4' Un corps législatif, discutant et votant les lois, nommé par le suffrage univel'sel, sans scrutin de liste qui /a asse l'élection; 5° Une seconde assemblée, formée de toutes les illusl1·ations du pays, pouvoir pondérateur, gardien du pacte fondamcnlal el des libertés publiques.» C'est, on le rcconnaîl, le système du Consulat. La proclamation l'avoue haulemenl. Cc système n'a-L-il point, en effet, donné à la France« le repos cl la prospél'ité »? En l'adoptant, Je peuple saura pou,· qui, pou,· quoi il vote. JI votera pour un gouvernement fort, comme celui du pre~1ier Bonaparte.« Si vous croyez, lui dit le président en tel'lninanl, que la cause dont mon nom est le symbole, c'est-à-dire la .France régénPréc par la Révolution de 89 et organisée par r Empereur, est loujours la ,·ùtre, proclamez-le en consacrant les pouvoirs que je vous dcm;ude. Alors la France el l'Europe seront préscr,·ées de l'an:t.rchic, les obstacles s'aplan il'onl, les rivalités auront disparu, car tous respecteront, dans l'arrêt du peuple, le décret de la Providence.•
388 IIISTOIRE SOCIALISTE Une proclnmatio11 du p1·,::-.id<•nt .:1 l'arnH:r dis1it cnsuitc- aux soldats l'affection particulière' qu"t1~1 Xapolt~on Bonapartc IC"ur gai <lait: • Xous sommes unis, disait-il, par des liens indissolubles. Voire histoil'C est la mienne. Il y a ent,·e nous, dans le passé, rommunautë de gloia·e et de malheur ; il y aura. dans l1aH•11ir. communaut(' de sC"nlimcnts C"lde résolutions pour le repos cl la grandeur de la France •· Co111plétant rel ensemble, une proclamation du préfet de p olice aux habitants de Paris les im ilait à garder l'ordre. • Ayez confiance dans celui que six 111illion, de suffrages ont élevé à la première magistrature du pays. Lorsqu'il appelle le peu ph• entier à r,,pri111rr sa ,·olonté, des fnctieu.x sruls pourraient ,ou loir y mettre obstacle. Toute tcntativ~ de désordre sera donc p,·omptcmcnt cl inflcxiblcmcnl l'épriméc v. Ainsi se présentait le coup d'Etat. Oa11s sa forme, comn~c dan s son fond, il rnulait •'Ire unr rép\ique f1di·le du 18 B,·urnaire. Dr m,'rnc que Brumaire avait permis au premier· Xnpolt·on d'org-aniscr la France l'égénérée, de même Décembre pr-rm<?tlrail au -;c-cond, poun u à son tour d'un pou,·oir fort, d'organiser la France républicaine de 1848. Et sùrement, scion le rè,c qu·a,ait conçu le président, Décemb re devait l'lre un succès, un succès plus sùr et plus complet encore que Brumair·e. Un nou,·eau coup d'l~tat, tenté par le ne,·cu du grand Empereu r, ce serait l'affirmation 11011vclle,éclatante, de l'idée napoléonienne. Et celle idée napoléonienne, ,·elle idée qui consistait, comme il l'a,·ait montré dans son ancienne brochure • à reconstituer la société française boulc,·ersée ... , à conrilier l'ord,·c et la libc1'lé, les droits du peuple et les prin cipes d'autorité 1) • n'était-elle point celle qui devait rallier l'unanimité d e la nation? Un pouvoir fort, stable,* tranquillisant les citoyens, permettant de compter sur l'a,cnir 2),,; un Gouvernement capable de faire le bien, de d~truire le paupél'isme, de résoudre pacifiquement le problème de la misè re, n'était-cc point 1,, ce que toutes les classes désiraient, ce qu'un i'iapoléon, seul, pou- ,•ait accomplir'.' L'aristocratie Îtnancière, n'affirmait-elle pas, p ar la bausse des cours il chaque victoire de l'cxéc111if, qu'elle voyait en lui • la sentinelle de l'ordre•? La bourgeoisie industrielle, dans toute la province , ne souhaitait-elle pas la 1111 de toutes les luttes pulementaircs, mème conduites par le parti de l'ordre, et la dissolution de l'Assemblée ne lui assure rait-clic pas pourloujours la tranquillité politique? Les Conseils généraux, tenus depuis le 25 Août s'étaient déclarés, presque il l'uuanimité, favorables à la révision de la constitution, c'est-à-dire à la prolongation des pouvoirs de LouisNapoléon. Et les petits bou1·geois, les petits industriels, les pe tits commerçants, ignorants êt de vue bornée, accusaient les parlementaires , les politiciens, les bavards, de la petite crise industrielle qui avait d érangé leun (1) 01"1 idér!11oapol(\ouiennr1, Préracc. (2J I\her-ie1 poliUques
IIISTOlllE SOCIALIS'l 1-: 389 ' UNE SCENE RENOUVELEE DES 1,RECS. ILS N'ONT PU LA SEOUIRE, ILS VEULENT.... !!! ID'aprt• un document du tlltt1ée Carnavald). LlV, 69j. - UJST0111B SOCIALISTB. - LE SECOND BMPlltR, - LIV, 695
300 IIISTOIRE SOCIALISTE affaires, pendant la plus g,·ande partie de l'année jJ. Une mauYaisc récolte de coton, ura• insuflballl'C d~ soie b1·ulc et le haut prix de la laine avaient eu snns doute plus de part, comme 11a monll'é :\larx, à la dépression du commerce, que les querelle~ des pal'lis ou mèrnc celle des.deux pou"oirs; mais les man:hand~ frant;ais 11c :;:l\aicnl pas discerner les causes de leur 'malaise. c·étaicnl, selon eux, les « démagogues » ou << les hallucinés de la monan:hic ✓> « <1,.ii crnpèchaicnl tout progrès et toute industrie sérieuse » ~ et, lorsque en dépit de cc~ deux éléments, le président leur a,·ait promis « le• calme à l'a,·cnir », il avait suscité, naguère, à la dis tri• bution des récompenses de l'exposition de Londres, de frénétiques applaudissements. Qui donc alors pourrait résistor" Les républicains" Les socialistes? Sans doute, lcu1· p,·opagandc. dc\'enuc réformatrice et !égalitaire, toute dominée par l'espoir <l'un irnrncnsc succl·s électoral en 18;;2, leur a,·ait donné dans le pays de nou,·ellcs forecs. Dans !ou tes les classes de la Société, ils avaient rencontré des adhésions, <les syrnpalhics. Tous les bourgeois sincèrement démocrates, tous ceux qui anlient ,·11 Juin, la ~nol'l dans l'àmc, cl qui avaient senti, depuis lors, en p1·0,·i11cc surtout, le poids d'une réaclion chaque jour plus puissante, ceux-là s'étaient 1·alliés à la classe ouvrière, aux démocrates socialistes. Dans le précieux 1·ccucil de documents qu'il a publiés sur les Associa/ions el sociétés secrètes de la Deu.âème République, M. Tchernoff l'a bien mon~·C: en beaucoup de centres, ou,Ticrs et bourgeois s'étaient rapprochés; une p1'opagandc commune a\'aÎl été faite; et une vague espérance du républicanisme social 011 de socialisme modéré remplaçait dans les esprits, les systèmes absolus, oü s'étaient cxp1·imées naguè1·c, dans toutes leur üprcté, les luttes des classes. Contre la réaction conscJ'vaLl'icc grandissante, les républi('ains de prog ..ès et les socialistes se rctrournient. Et tctle était leur propagande que dans l'annêc même, sul'tout dans les armes spé• cialcs, les idées républicaines, ou, comme disaient les p1·ocurcurs qui, yo}on• tail'cmcnt confondaient, les idées socialistes avaient pénétré. Louis-:'\apoleon sa,ait cela. )lais il sa-·ait aussi que depuis deux années, ses fonctionnaires, préfets, sous•préfets, juges, procurcurs•généraux, n'étaient point non plus restés. inactifs. Tout dé\'oués, pour la plupart, à sa fortune, dès 181,!), ils s'étaient mis il la besogne. Tandis que la démocratie tentait de s'organiser pacifiquement, tandis qu'ohscurément, dans un e!fo,.t admirable et trop longtemps ignol'é, les l'épublicains développaient en tous sc11s leur pratique de l'association, la magistrature el l'administration, s'autorisant du décret du 28 Juillet 181,8 sur les réunions et les clubs, confondaient systématiquement les associations et les clubs, les sociétés de secours mutuels et les sociétés secrètes, et, sous ce dernier chef, poursuivaient avec acharnement tout groupement républicain ou soupçonné de l'èt1 e. Partout oi, « un joui· de crise • des sociétés quelconques eussent pu I
IJISTOIRI~ SOCIALISTE 391 offrir qurlquc danger, - ]c président en était gù1· - rllrs a,·airnl H{· i1 l'avance traquées cl di::isoulcs. Enfin, mt.~mcen admetlanl que \'il cl li1 quclquf' nt~i~laner i11('ffir:u·r se manifeslàt, quel ét·h.oc1il-cllc t,·ou,·(· dans !(• pays :1 D<'puis 18110, Ir~ journaux présidentiels n?avairnt-ils point foriru·• l'opinion p11hliq11e? \'a,·ait-on point su entretenir sa peur de l'incon11u sorialislc '. 1 El dans rrs lf•n1po:; dlncC'rtitudc et de gikhis politique cette opinion ne Yoy:1it-cllP point, il tous les roins dr l'horizon, surgir le spectre rouge? Le 1Ynpoléon, le 10 Déc mbre, le Constitutionnel, Le Pa!JS, le Pouvoir, La Pntrie, tous le-'-journaux <lé\'oués aux ambitions présidentielles aYaicnt bien rempli leur tàche. Les factions ré,·olutionnaires étaient disc1·éditécs; les 1·épublicains ~ages, modér(•s, tout comme ceux de 1800, ne tal'(lcraicnt point à se rallier au pouYoi1· fort du nouveau Napoléon! Les ouvriers, <'llX aussi, allaienl ètre gagnl·s sans doute ~u1· le c·harnp: il suffirait de quelques-uMs de ces 1·éfnrmcs socialJs que la 11,;puhliquc leu,· avait promises, qu'elle n';.waiL point su lrur donner. Quant aux paysans, ils étaient l'appui solide de Bonaparte. C'<;laient eux surtout qu'il rcpr<'·sentait depuis le 10 d('ccmbre 18'18: c\'·taicnl eux qui, g-11idl:Spar l'id(•c fixe qu'ils seraient sauvès par un Napoléon, lui avaient donné son ,~norme rnajorité et c'était leur rêve vraiment quïl allait n~~tliscr, en <'tab_lissant 1111 gou,·erncmcnt fort, en di-montrant l'impuissance <lu faclieux, en rncttanl un Lerme à toutes ces luttes parlementai,·es. qui ne faisaient que troubler le pays. Oui, - le p1·ince-prési<le11t en était conyaincu, - en chassant l'assemblée, en rétablissant le suffrage uni,·crscl, en demandant un pouvoil' fort, il allait rallier tout le monde! Toute la France allait acclame,· son hal'(li coup d'Etat! Au dcmcu ran L, si quclq ucs-u ns C' nrorc voulaient 1·ésister, :\lau pas était là, ~[orny Ctait li1, Loule l'adminislration, toute l'armée. Lo1·squc Blanqui naguère tqntait un coup cle main, il n'avait ni l1 armér, ni la police, ni Jcs postes; et dans son premier effort pour ernporter le pouroi1· central, Blanqui toujours était vaincu. Lui, Napoléon, possédait le pou,·oir central : la victoire définiti,·e était certaine. Décembre, cependant, ne fut point l'apothéose que n··,o\Îl le neveu de l'empereur. L'armée dut intrn·cnir. l~t :\1. de )Jorny, qui voulail unr saignée, put développer son plan cle guc1Te de ,·ille. Le matin du deux, le peuple de Paris avait donc lu les affichrs. Beaucoup sans doute les prirent à la lettre : le suffrage unh·erscl était rétabli, la ma~ jorité royaliste était chassée, la Hépuhlique était maintenue I La foule, i, demi-indifférente à la vie politique, pou,·ait.ètre~satisfaite: la ll·galité ,iolée lui importait peu. Que n'avail•on pas vu d'ailleurs depuis trois ans? - c C'était bien joué!» tel était le jugement presque général sut· les moyens cm• ployés. Quant au fond, qu'était-cc donc, sinon un uourcl épisode de la lutte
/llSTOIHE SOCIALISTE du p1·éside11Letde l'assemblée.' lit la chute de relie majorité l'Oyalistc, habituée :t t'onspucr Lo11H:s les iclt.'·rs ou\'riCrcs, n'Ctait point poul' dt'plairc à la mass(' 1 ra, ailJcusr. Tcllrs furent lC's premit·rc-s imprcs~ions pnJltllaircs, les imprcsRions ' dominanlc:--, au moins; et dans une larg<~mesure rllrs pcrsislèrcnt. / La bourgeoisie libfralo, elle, la classe morcnne, était hostile à la dictature militaire qui s·annoneait. :\lais <1u'allait-cllc foire. si h~s ouYriers Il(' se levaient point, les prC'miC'rs, l"ornme de coutume? La gard(' nationale qui aurait pu se réunir spontanémc-nl. cl malgré toulC"S les prl-cautions prises, tenter une résistancr. ne S<" mo11tra nulle- part. Lrs journaux n;pulicains n'a,·aicnt pu paraitre. cl 1·c n'étaient point les dfrisions d'une assemblée discl'<'ditéc qui ponvaient soulcn'1' le peuple. Un grand nornh1·r de dépul(•s s'étaient rl•unis. on l'a ru, dans la rnatinéc, it la mairie du .V. l.'assemhll'C avait, à son tour, pl'odamé Louis-:'.'lapoléon déchu; clic avait entendu de certains dt· ses membres de bien nobles pal'oles; mais cil,· s'i•lail l'Cfuséc à l'appel aux Ul'lll<'S,et clic s'était laissée arrètcr et conduire prisonnii-rc jusqu'à la caserne du quai d'Orsay. Des fenètrcs, beaucoup d'habitants ,waicnt crié en la ,oyant passer: < Vive 'l'J\ssemblt•c ! \ï,c la Constilution ! \ïvc la Hépubliquc! » ~lais ceux-là, sans doute, altcndaicnt, comme de coutume, que l<•sfaubou,·gs prissent l'initiative de la lutte. Cependant, les l'épublicains s'étaient l'éunis plusicul's fois dans la journée, chez C1·émicux, le malin, thez ~1. Coppens, au r~slau1·antBonvalct, chez Bcslay, enfin chez leur colli·gue Lafonll (du Lotl, quai de Jcmmapes. Quclqucs•uns, dont \ïrtor llugo, l'laicnl d'avis de donru.•r immédiatement le signal de la résistance. La pluparl rnulaicnt attendre. Le peuple, disaient.' ils, n'a ,·u dans le Coup d'Üat que le l't'lahlisscment du suffrage t1nivcrsrl et 1:appd à la som·eraincté nationale; il faut quelques heures, au moins, pour le détromper, pour le soule.ver. On rédigea des prnclamations. Le soir, 1111 comité de résistance ful élu : \Ïclor llugo, Carnot, Jules Fav,·c, :\liche! (de Bourges, :\ladicl'-:\lontjau, Schcclchel', de Flotte le romposaienl. I.e comité, réuni à minuit chez Cournct, décida la prise d'armes pour le lendemain matin, Quelques ouvrir,·s du faubourg Saint-.\ntoine ayant assun· que le fauboul'g se soulèverait si les 1·cpl't•sentants de la ~lontagne donnaient le signal, un certain nombre de ceux-ci prirent rendez-,ous pour le lendemain, à la salle Roysin, café socialiste. Le soir du 2, la situation puuvait ne point sembler déscspfr,'r aux l'épublicains. Ils pouvaienlapprendre, en effet, que le président, vi,cmenl acclamé par les troupes autour de n::lysée, avait fié froidement accueilli, contre son espérance, par la population parhdcnnc. l~t le soir, par IC'srues, sur les grands boule\'ards ou au quartier latin, drs gl'oupes nombl'eu, s'animni,•nt, s'irritaient à leurs l'ét·its. Dans les qual'tiers ricbcs, au boulcval'd des Italiens
lllSTOIRE SOCIALISTE surtout, la foule élégante manifestait bruyamment son hostilité. Mais que ferait le peuple le londcmain ? Le 3 décembre, matinée sombre, Lemps pluvieux. Les boutiques s'ouvrirent lentcaienl, tard. Les troupes avaient repris leur position de la veille. I.e l\loniteur publiait la lislc des men::brcs d'une commission consultative instituée par le président. Elle comprenait certains hommes de la majorité conservatrice qui a,•aicnl soutenu i1 l'asscmblét• sa politique, quelques-uns cependant, comme Léon Faucher, refusérent de se faire ses complices dans la violation des lois. A l'l::1yséc, la nuit a,•ait été mauvaise; l'inquiétude 1·ég11ait. Les visiteurs, la veille, avaient Hé peu nombreux. El, parmi les amis du prince, il y avait des trembleurs. rit. de :\laupas, l11i-mèrnc, sur les rrnseignem<-nts de ses agents, prètait au>,. sociaUsles des plans effrayants! lleureusemcnt, :\1. do :\lorny, était là, rassura11t les peureux, rl':;oh1 et calme comme un beau joueur dictant i, :\laupas, dictant :1:\lagnan la lactiqu,· :1 suivre, les opérations à accomplir. Point de p~trouilles, la police seule pour épier les projets: point d'escarmouches: la tactique des émeutiers. celle de juillet, celle de fénier, c'était de fatiguer les troupes, pour en avoir bon marche le troisième joui·. Il faut, disait le ministre, « laisser les insurgés s'engager tout i1fait, les barricades sérieuses se former, pour <"nsuitc écraser l'enn<'mi et le détruire» ... c: Il n'y a qu'ayec une abstention entière; en, cerna,a un quartier N le prenant par /'amine, ou. en t'c1waliisuu1.t par la ll'rreur, qu/on fera la guern~ de ville. " Cc sont là les dépèchcs quïl envoyait à :\lagnan. :\1. de )lorny cndsageait froidement la guerre. li l'allcndait. Au besoin mème il la susciterait: il en avait besoin. Le 3 décembre, donc, au matin, les représentants du p<'uple, qui s'étaient donné rendc1.-vous salle Hoysin, rrmontèreut le faubourg, la ,·eil!e déjii, beaucoup d'ouvriers avaient arrl'lé le travail : ils avaient fait entendre des paroles irritées. :\lais que pouvaient-ils faire'• On nous a désarmés, depuis Juin, répondaient-ils aux représentants; il n'y a pas !'n fusil dans tout le faubourg•· Et, comme la résistance était impossible, ils se conrninquaicnt plus facilement qu'elle était inutile : le suffrage uni,·erscl n'était-il pas rendu? était-ce bien à l'absolutisme, à l'Empire, qu'aboulirait le régime ainsi inauguré~ -On conduisait à Yinccnnes les représentants arrêtés it la mairir du X•: ce spectacle permil aux montagnards d'émouvoir la foule. Une tcntati,•e fut faite pour délivrer les prisonniers. Ceux-ci supplièrent qu'on eess;\t. « Vous voyez bien qu'il n'y a rien à faire avec ces gens-lit•, dit à Cournet uu ouvrier qui s'était lancé à la tète des chevaux. Vers neuf heures, les rcprésen ants ot leurs amis, sortirent de la salle Hoysin. Ils avaient mis leurs écharpes. Ils se présentèrent dans la grande rue du Faubourg, criant : • Aux armes! Aux barricades! \ïve la Hépublique 1 . Vive la Constitution!• Une centaine d'ouvriers 1,'étaientjoinlsà eux. La masse
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