René Viviani - La Restauration : 1814-1830

îstoire, Socialiste . . . • (1789cf900) RÈS · TOME Vil .-....:-~ - ~.- . ~:4,.._,_ - - ·.. , ' . . (' . 1 • ', . .r . 1. La • ·S -a·ur·at.ion· • '• r , · -l.81;4-1830) • . • --~ . r - . :,, _tX.\R ,,i ·:.. . .. - . . ~ - : IANI .·., .. cumanls de chaque époque

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Histoire Socialiste TOME VII La Restauration ,Ondazione Alfred LeWlh 81bUoteca Gino Btanco

\ HISTOIREDE LA RESTAURATION PAR REXÉ VIVIANI PREMIÈRE PARTIE DE LA PREMIÈHE A LA SECO\DE CAPITULATIO\ DE PAHIS (Du SOmars 1814 au 8 juille~ 1815.) CHAPITRE PRE~IIER LA PRE!UtRE ABDICATION La première capilulalion de Paris. - Silualion de la capitale. - La noblesse et la bourgeoisie. - Uéfilé des alliés. - Réunion chez Talleyraud. - M. de Vitrolles. - Le Sénat et la décbéauce. - Napoléon à Fontainebleau. - Les maréchaux. - Défection de Marmont. - L'abdication. - L'Iie d'Elbe. Le 1" janvier 1814, la coalition européenne avait jelé prè, d'un million de soldats sur la France. Le Ool sombre des uniformes lointains avait mis près de trois mois à recouvrir le pays, depuis la frontière de l'est jusqu'à Paris. Les ennemis ne s'approchaient qu'avec une terreur mêlée de respect de celle capilale jusqu'alors inviolée, et qui semblait devoir tenir toujours en ré;erve quelque prodige. Mais le 30 mars, pour la première fois depuis bien des siècles, Paris aperçut la fum6e d'un camp ennemi. Enserré par plus de deux cent mille hommes, il subit la mitraille continuelle. A l'intérieur de la ville, vingt mille hommes, débris d'armées épuisée, el refoulées, résistaient encore, mêlés de polytechniciens, aussi d'hommes du peuple,. Les chers, Mortier, Moncey, Marmont, coupés de l'empereur depuis des jours, 'déshabitués, par la formidable initiative du conquérant, de Loule énergie propre, se battaient en soldats, ne commandaient pas en généraux. Sous les pas de l'ennemi, peu à peu ils reculaient, ayant sous leurs ordres, quelquefois conlradictoires, exactement l'effeclifsufflsant pour couvrir un cinquième de l'énorme enceinte qu'il eO.t fallu défendre. De la ville morne aucun enthousiasme ne jaillissait; aucune peur non plus n'apparaissait. Saut en ses quartiers populaires les plus expo,és, P.iris semblai t absent de lui-même.

501 JJIS'fOIRE SOCIALISTE Pendant la fusillade, alor; que les obus tombaient sur les quartiers qui conslituent maintenant la 'frinil6, la population, sur les boulevards, échangeait à voix basse ses impressions. Le malin du 30 mars, l'impératrice et le roi de Rome, sur la pr•!SSion de Joseph el du conseil, en dép il de l'opposition calculée de Talleyrand, avaient quitlô P<1ris. Leur carrosse, suivi dïnnombrables voilures, avait amené hors de Paris, en Touraine, l'impératrice qui quillail sans une larme, sans un regret, un trône que la loi des diplomalies lui avait imposé. Le long convoi, le lrisle convoi de l'Empire, avait déQlé sous le regard de quelques passants, et celle fuile d'une dynastie alleslait l'inutilité de la défense. Joseph, il est vrai, restait, médiocre représentant de l'empereur, invisible et intolérable. ~lais à qui n'avait pas su conserverMaddd el le lrôned'Espagne, l'autorité manquait pour protéger Paris el le trône de Napoléon. Du reste, au mépris d'une promesse solennelle, lui aussi devail fuir ... Cependant, il avait laissé à Marmont la latitude de capituler quand l'heure semblerait décisive. Le duc de Raguse, dont la capacité militaire aurait répudié, si elle l'et1l pu, la terrible tâche de défendre Paris, continuait le combat. :\lais le cercle noir des uniformes enserrait de plus en plus la ville, 1'6loufî.1il, devenait son seul horizon. Rien que sous la pression pby,ique de tanl d'hommes, les combattants, peu à peu, reculaient. Les postes étaient intenables. Les barriêres emportées el reprises, el emportées encore, ouvrirent au tlol les rues de la ville. Maintenant on se batlail de maison à maison, de porto à porte, el les fenêlres étaient des créneaux. Marmont, blessé, les babils en lambeaux, l'épée dans sa seule main valide, n"élail plus que le chef dérisoire d'une armée fictive ... Vers les quatre heures, il dépêcha vers l'ennemi des parlementaires: Si vive était la fusillade que le premier fui tué, les deux autres furent blessé,. Labédoyère revint, ne pouvant se faire jour à travers la mitraille. Enfin, par la roule où commandait le général Compan, et qui était plus protégée, un parlemenl.J.ire se put montrer. Il parla, offrit une suspension d'armes. Le feu cessa vers les cinq heures du soir. Etait-ce là tout l'elîorl que pouvait tenter P~ris? N'avait-il pas des hommes el des munitions? N'aurail-il pas dû être organisé en vue d'un siège que la plus élémentaire prudence devait prévoir? EsL-ce la trahison, est-ce l'inertie, est-ce l"anarchie, est-ce l'ignorance qui furent les complices de la défaite? Napoléon, en tous cas, élail le premier coupable. Coupable de n_'avoirpas. prévu, dès le moi, de janvier 1814, que la coalition tendait vers Paris; coupable de n'avoir pas armé la capitale; coupable de n'avoir pas compris que la reddilioo de Paris, <ien'étail pas seulement une déraile militaire, mais une catastrophe dynastique. Il a prétendu, il est vrai, avoir laissé des ordres, el le témoignage du général Dejean, s.on aide de camp, ·par lui dépêché à Joseph en fuile et qu'il I

JIISTOlRE SOCIALISTE 50:\ rejoignit au bois de Boulogne, demeure décisif. ~lais un chef tel que lui, habilué ù tout prévoir et qui avait fait si souvent entrer la faiblesse humaine dans ses calculs, ne se contente pas de donner des ordres : il laisse cles subordonnés capables de les comprendre et de les exécuter. Or, sur qui reposait, en ces journées décisives, la confiance cle ~apoléon? Sur son frère Joseph oont il avait mesuré la médiocrité en toutes matières et en toutes oc. casions; sur le ministre de la guerre Clarke, cluc de Fellre, qu'une carrière exclusivement menée dans les bureaux prédispo,ail peu à des responsabiliLés soudaines. Puis, près d'eux llullin, en qui le général n'avait pas effacé le simple soldat, Savary, absorbé par le contrôle minutieux el policier que comportait sa charge. El c'est tout. Fallait-il s'étonner si ces médiocrités réunies u'avaient pu faire face au péril? Une seule explication peul être tentée : c'est que Napoléon espérait revenir à Paris. Mais cependant, s'il · devait revenir, pourquoi avait-il donné des ordres inconciliable;; avec sa présence? Et, quand il a vu qu'il ne pouvait se rejeter dans Paris. pourquoi n'avoir pas chargé d'une mission de fermeté et de résistance un maréchal? Il y avait bien Mortier, il y avait bien MarmonL. Mais il5 étaient venus, s·,ns Je savoir, s'engouffrer dans Paris, les Prussiens derrière eux; cl si, au lieu de se jeter dans ses murs, ils eussent bi,urqué vers le centre ou vers la Loire, Paris n'avait pas un seul homme de guerre pour préparer sa défense. La responsabilité générale de Napoléon est donc complète : c'est sur lui, à travers ses représentants médiocres el incapables, que pèse le poids de la capitulation qui se prépare. Il est vrai que, par certains détails, la responsabilité de Joseph el celle de Clarke sont mises en sullisant relief. Il n'était pas nécessaire d'être un homme de guerre accompli, il suffisait d'iltre un administrateur pour parer au péril. JI y avait dans Paris plus de soixante mille hommes, si l'on veut co~pter les gardes nationales, les officiers sans emploi el qui en réclamaient, les ouvriers anciens soldats, au nombre de ,·ingt mille, el qui, rebutés dans leur requête, ne purent qu'errer, lamentables el inuliles, à travers une ville où, secrètement, tout ce c1uiétait riche cl possédait prenait parti pour l'ennemi. 'l'oul cela mam1ua. )lanquèrenl aussi les canons. li y en avait deux cents au parc de Grenelle : on en plaça · six pour défendra .\iontmartre, six pièces de six auxquelles on apporta des boulets de huit I Le pain, le vin manqL1èrenl : et plus de soixante mille rations de pain, vingt mille de vin étaient rentrées dans Paris après l'avoir quitté! On put nourrir les alliés, on ne pnl nourrir les vingt et un mille combattants du dernier jour, qui, cependant, résistèrent au delà de l'épuisement humain. Mais qu'importe? El même si Paris eût prolongé la résistance, mêmersi l'empereur, tant attendu, eut pu se glisser parmi les défenseur, de la ville, môme alors, le sorl politique e0t été semblable et semblable l'arrêt du des-

596 HISTOIRE SOCIALISTE lin. Il était trop tard pour l'empereur dont le génie militaire avait besoin, pour prendre son essor, de s'appuyer aux réalités vivantes qui, maintenant. faisaient défaut. C'était peu de chose que l'armée de Paris, presque un fantôme errant sur les remparts ébréchés. Et par-dessus tout manquait la g~ande Ame à qui la défaite souffie un enthousiasme héroïque. Où était-elle, en ces tristes journées d'humiliation, la grande âme de Paris ? Où était le Paris des enrôlements volontaires, où élaieul sa flamme, sou courage et son orgueil? Où était la France? Napoléon, qui a dO poser la question, a dO entendre la réponse, et le million d'hommes que son geste de conquérant avait fauchés a dO défller, eu un éclair sinistre, devant sa mém9ire ... Marmont avait donc signé la suspension des hostilités. Pour lui, la dualité e!Troyable des devoirs allail mainleuanl commencer . Chef militaire, il avait gagné des heures pour permellre à l'empereur, dout des émissaires annonçaient l'approche, de venir saisir d'une main souverai1:e les responsabilités dernières. Dans l'o!Troyable tourmente de fer el de feu qui menaçait de déraciner Paris, il avait arrêté une suspension d'armes. Mais la trève était de courte durée el le canon devait, dès minuit, à nouvern retentir. Que faire ? Attendre? Mais l'heure courait, courait avec les contradictions ironiques du temps, courait pour lui, Marmont, avec une rapidité meurtrière, tandis que pour Napoléun, en carriole de poste sur la route de Paris, les lentes et mortelles minutes à peine se succédaient. El puis, il subit le contact de la ville, la vue des habitants, entendit leur, plaintes. Il cuteudil les doléances adroites du cornmcrr.e, de la finance, et les arguments ingénieux de la haute banque surent, par la bouche de MM.Laffille el Perregaux, trouver le chemin de son cœur. Cependant, que faire? Qu'un chef militaire, submergé pour ainsi dire par le destin, signe une suspension d'hostilités, cela esl possible. Qu'un chef militaire signe même une capitulation purement militaire, cela encore est dans son droit, opprimé par la force. Mais pouvait-on se faire illusion sur la portée politique de la capitulation de Paris~ Ce n'était pas seulement la ville ouverte à l'ennemi, c'était le trône, c'était l'Empire qui étaient livrés ... Cependant, l'heure courait : sur les hauteurs de Paris, la mort, la mort, encore la morl se dressait. Au bas, toutes les rumeurs tour à tour grondantes et adulatrices, la menace, la prière, le sentiment, l'intérêt, les hommes du monde, les hommes d'affaires, tout ce qui cherchait en la paix le repos, le plaisir, le luxe, tout fut pour Marmont une intolérable contrainte. Dans celle ville, tout ce qui possédait désirait secrètement la paix, et, puisque la paix dépendait du succès des armes ennemies, souhaitait l"abominable triomphe : l'armée épuisée, le peuple silencieux, la bourgeoisie et l'aµtocratie impériale ardemmeul attachées à la capitulation, tel était le spectacle qui s'offrait à Marmont. • Je ne suis pas le cher du gouvernement, disait-il. I

HISTOtnE SOCIALlS'l'l!: 507 _ Mais vous a\'Cl eu le pouvoir ùe signer un armistice qui protège les troupe~, qui leur ouvre la route paisible de la Touraiue; allez-vous partir et livrer la population à ce bombardement?» C'était là la logique. De plus, Marmont se trompait sur ses pouvoirs : il avait reçu de Joseph l'autorisation de capituler, et qu'était Joseph, sinon le représentant de l'empereur, dépositaire de srs ordres et de ses \'Olontés? . =--- --. - .. . "\·· . / 11// . :o·aprh un doasin origioal de la Ribliothèquo Nationide.) .,,.,:,"1iJ...... ~4~1114. ç," Et Joseph avait, par la fuite de Marie-Louise, par la sienne, atte,té deux fois que le gouvernement trouvait la ville inlenable. Pourquoi des milliers d'êtres auraient-ils péri quand ceux qui avaient Liré d'eux honneurs el pouvoir tournaient le dos au péril 1 Tout se coalisait contre le duc de Raguse : il céda. Il choisit comme représentant dans les négociations le colonel Fabvier et la capitulation de Paris fut signée. Ainsi, par un destin singulier, c'était Marmont _qui ;,ssistait à l'agonie sanglante de l'Empire : seize ans plus tard, toujours commandant en chef, il assistera à l'agonie UV. 5,i2, - HISTOJR.RSOCJALISTB, - LA RESTAURATIO~. LIV, 5'2,

598 lllSTUII\E SOCIALISTE sani,lanle <le la Restauralion. En rn'ze ans, ses mains auront tenu el laissé choir 11, u, couroQnP<. La ra il11lntion a l'ait été ~ignée à minuit. Le lendemain devait marquer le rt 1filé à lrnvers Paris des tronpes alliées. La roalilion allait enlln pouvuir che, aurher victorieuse dans les rues de cette capitale où tant de merveilles étaient arrnmulècs. C"était la rapilale de la Rérnlution, la npitale de l"Empir,•, la rilô prodigieuse d"oil tant rl"rclairs arnient à l'Europe annoncé la foudre. Au devant des cinquante millt, hommes admis à celle fèle de la ,icloire marchait l'en,p,·reur Alexanèrc. JI était pote et grave, sentant enfin qu'il omit le rôle entrC\'U par un or~uPil qui ,·oulait se Mguiser en bonté, m:illre clé Paris, Lenchanl au bul, ren· 1ant à Napoléon la triomphale vi>ile de 1to,cou qui avait vu les aigles victoriPuses, comme Paris voyait maintenant les ai!(IPs vaiornes. A sa droite, Schwartzemherg, le généralissime, repr, 1sPnlant l'emprrPur rl'Autriche, Je père rie ~Iarie-Loui,e encore impéralri re des Français. A -a i:auche, le roi de Prusse. Le cortège impérial s'arrêta il la porte Sainl-)lartin et de là le défilé commença. Il rle,ait durer la journée rntière et ne sr trrmir,er qu'à cinq heures du soir. Un cirl de prinlemps par rn clarté douce s'était fait le complice do celle fêle de la force. Jamai~, dans une journée plus lnmineu,e, une plus éclatante avalanchr rl'unHormes bariolé- n'avait pa,sé; jamais, mur dans les autres capitales, rn ct·autres Lemps. qnand ramhilion napoléonienne imposait aux Yaincus la dure loi qui mainlrnant l'ahais-ait. Une rarticularité, qui fut vite e,1>liquée, causa: a-t-on dil, un malentendu politique, un peu trop l(rossier crpen<lant. Tous les soldats de la coalition portaient un brassard hlanc au bras droit. Le bruit se répandit que c'était un symbole de paix auquel la population opposa le même symbole en arborant des mouchoirs blancs. On dit qu"Alexandre prit ces mouch,>irs blancs pour des symboles royalistes el fut frappé de la sympathie suhite dont étaient entourés les Bourbons. Cela parait bien inadmi-sible, d"autant plus que la raison pour laquelle le brassard avait été. placé fut divulguée: les troupes de la coalition s'étant un four, clans la mèlée des uniformes, méconnues au point de se fusiller, le brassard leur de,ait servir de signe de reconnai~sance. Une foule immense, sans cesse accrue, couvrait les rues, si bien que les colonnes ennemies, presque étou[ées, lloltaienl avant de retrouver leur roule. La crainte des officiers, des ofllciers russes surtout, la crainte plus tard avouée par eux,fut très ,ive. Dans les quartiers I opuleux,aux environs de la Bastille, le peuple avait manifesté à la fois sa tristesse et sa fureur. Des cris de : Vive /'Empereur étaieàt partis, moins pour saluer à !"agonie une dynastie condamnée que pour condenser dans une acclamation sonore toute la colère et toute la protestation. Même un officier russe, saisi, désarçonné, blessé, n·avait été arracha_ des mains populaires que par la force. Mais,

HlSTOIRR SOCIALISTE à mesure que le défilé s'avançail dan• Paris, ceux qui le guidaient pcrdire•ll leur crainte. Dès qu'il eut pénétré clans les quartiers riches, sur les bouleTard,, à la fureur marquée dans les quartiers populaires succéèa, sans môme la transition du silence, l'accueil le plus chaleureux. Tous ceu"< qui pos-édaienl, toule la richesse, toute la noblesse acclamaient la coalition victorieuse de la patrie. Une atmosphère d'adulalion enveloppait les alliés. A la Madeleine, ce fut du délire, on criait : • Vivenl les liMrateurs ». Des cosaques libéraienl la France 1 ~lais on cria il surtout: "Vivent le, Bourbons 1 » Une troupe de jeunes hommes, ardente, aclivc, circulait, acclamait la royauté d'autrefois. Ce cri n'avait aucun écho. Peu d'homme,, sauf les vieillards, .avaient entenrlu crier : « Vive le Roi. » Quanl aux Bourbons. la splendeur impériale avait fail tort au pâle souvenir que l'on aurait pu garder de princes médiocres. On criait tout de m~me. Des balcons mondains, surchargés de femmes élégantes, descendaient des baiser;. Quelques dames de l'aristocratie el de la bourgeoisie rompirent les rang~ des soldats pour remercier plus tendrement « tes libérateurs» . La comtesse de Dino, nièce cle Talleyrand. monta en croupe sur le cheval d'un cosaque. D'autres rilalisaient de bassesse, et, tandis que les filles publiques elles-mêmes gardaient leur prostitution de cette souillure, les femmes du monde comblaient de leurs care,scs les sold ,ts meurtriers d'autres soldals - qui étaient couchés aux portes de Paris. Quatorze mille allié.;, en effet, six mille Frauçais é,a ,,nt morts , des blessés agonisaienl sans soins ni remMes, et la salurnale royaliste conlinuait. Les hommes ne furent pa; inférieurs da11scette émulation tics servitudes. Un Maubreuil attacha à la queue de son ch~val la croh d'honn •ur. Un Sostbène de La Rochefoucauld voulut, en , ain, faire tomber sur la place Vendôme la colonne. Bien entendu, il avait rPçu de ~apoléon un supr~mc bienfait: la re,titution de ses biens confisqués par la Révolution, au, temps de l'émigration. L'empereur Alexandrè, le granrt-duc Con,lantin, le roi de Prusse cachaient à peine leur d(goQt. L'un se rapp~lait que la jeunesse allemande s'étail levée pour mourir en faco de l'inv,1sion. L'autro se rappel tit que l'aristooratic russe avait fait de Moscou un dé,ert arnnt d'en f,,ire un brasier. Et leurs yeux étonnés mesuraient, en cet.te journée d'humiliation, la profondeur de la chute. C'était bien la chute, P.!l effet. La souill11re n'était pas dans la défaite qui suit la victoire, dans l'invasion d'une France vidée par le despotisme, dans la red lition de la capitale, ni certes dau, le triomphe éphémère de l'ennemi. La souillure était là, dans l'accueil que la bourgeoisie enrichie par la Révolution, l'aristocratie impériale et l'aristocratie raya - liste faisaient aux soldats envahisseurs. Certes la guerre avait été terrible, et la défaite napoléonienne apparaissait à quelques-uns comme le gage du relèvement de la patrie. Jamais pays n'avait plus mérilo le répit que cette pauvre France. Depuis vingt ans, par mille plaies ouvertes, son sang avait coulé, et

000 1-llSTOlllE SOCIALISTE ses veines, comme les yeux des mères, étaient taries. Le spectacle olTert était elTroyable. Toute la jeunesse fauchée av,mt !"âge, l'adolescence ellemême enrôlée, les ateliers et les sillons vidés pour emplir la caserne et, dans les villes, seulement des vieillârds et de tout jeunes hommes, la virilité r.,vie par la bataille incessante. Des réfractaires hâves, pâles, traqués; des mères dont les lèvres se chargeaient de malédictions muette,. Ni commerce ni industrie. C'était là que l'avidité d'un homme, !"ambition désordonnéll, une fureur de conquêtes avaie,ü mené la France. C'est vrai, el jamais on ne trouvera de trop sombres couleurs pour ce tableau ... Mais qui avait acclamé, au retour de ses chevauchées à travers l'Europe, l'homme néfaste par qui sombrait 1., patrie? Qui a vail trouvé les flatteuses formules pour ajouter à l'auréole du génie qui venait de ravager le monde• Les mêmes femmes, les mêmes hommes, la même société, la même lie qui, maintenant, débordait dans l~s rues pour acclamer le vainqueur. Pendant tout le temps qu'avait duré l"inrernale conquête, aucun d'eux n'avait élevé la voix, et les parlementaires et les nobles a1•aient l ,issé à une femme le bénéfice immortel des invectives jetées au colosse. M<ime, ne pouvant ou n"osant protester, ils n'avaient pas gardé devant celle débauche de la force ce silence empreint de dignité et de d '•dain qui inquiète la victoire ellemême. c·est seulement en 18H, apràs s'ùlre tu devant les victoires impériales, qu'à la veille des défaites d~ la patrie, )!. Latué, à la Chambre, avait osé parler; et même, en M. Lainé, on sentit bien plus lard que seul le royaliste, et non le patriote, s'était ému, quand 01 le vil, à llordeaux, hi,ser le drapeau blanc sous la protection de Wdlin;ton, el accepter d'être le préret de la Gironde avec l'appui des baîonnelles anglaises. L~., un, avaient mendié, comme la, famille des La Rochel'oucauld, comme celle de Talleyrand. D'autres avaient trafiqué, comme les L1fllle,el les Péréjoux, el ce n'est pas eux qui avaient souffert de l'inlermina:,lc combJI. Au contraire, le peuple avait protesté: un jour, d.ms le quartier Saint-Antoine, un jeune homme atleint par la conscription s'était placé derrière l'empereur et avait injurié le tyran. E:i vain la police impéri lie l'a l'ait voulu capturer. D'autres fois, des conscrits criaient dans la capitale, appelaient au secours, et la population les ra vissa il aux soldats. Et maintenant, c'étaient le; hommes du peupld qui étaient consternés, c'était la noblesse mêlée de roture enrichie qui fléchissait le genou devant le vainqueur. Ainsi elle remer~iait le vain.:iueur de lui ramener le gouvernement royal, les vieux privilèges, les vieilles castes, en u,1 mol, tout le passé. De plus, elle défendait ses richesses, cherchant dans lu paix, le lucre, la rémunération, le profil, abritant ses intér~ts politiques et mercantiles dans l'invasion comme elle les avait abrité; hier· dans J"émigra- !ion. C"était l'émigration qui revenait en armes. Au seuil de la Restauralio:i, se rencontraient les deux courants d'autrefois, les deux ennemis, les

HISTOIRE SOCIALISTE 001 deux races, la Révolution et l'émi;:ration, et dans un cadre effrayant, parmi les ruines de Paris et devant l'étranger. Cepe~danl, le défilé terminé, et comme le soir venait, Alexandre el le roi de Prusse se retirèrent pour se retrouver un ;:eu plus tard. Le roi de Pru,se avait pris pour y résider l'hôtel du prince Eu,;ènc, rue de Lille. 42. AlexandrP., sur les instantes prières de Talleyrand, avait accepté de s'aller reposer chez lui après la revue, el cela pour donner à Talleyrand une marque de con-. fiance, fortifier son amitié, lui permettre de parallr~ aux yeux de tous le maitre des événements auxquels, d'ailleurs, il était soumis. c·esl 1:i, dans l'hôtel de la rue Saint-Florentin, dan~ cc salon célèbr~ où s'étaient déjà esrnyées tant de combinaisons, que la diplomatie internationale allait maintenant régler le sort de la France. c·esl là que les intrigues de la co il ilion el les intrigues royalistes s'allaient rejoindre, que les intérêts politiques el les intérêts mercantiles, les convoitises, les terreurs, les ingratitudes. l~s trahisons, toute la pourritur~ élégante qu·a,·ait pu engendrer et couver le despotisme allait enfin s'étaler au grand jour. Les royalistes attendaient tout des allié,. Quel élait l'Nat d'esprit de ces derniers? Leur étal d'esprit avait subi toutes les rnriatio ns drs événements el toutes les oscillations de la con<1uête. Il ne parall pas douteux que quand, après Leipsig, la coalition médita de saisir les arme, el de continuer la guerre, elle ne voulait que la guerre, l'olfonsive violente contre Napoléon, et, s'il se pouvait, imposer à son insolence meurtrière un exemplaire chitliment. A ce moment, rien ne révèle parmi les alliés le sourd travail d'intrigue par lequel les Bourbons auraient pu essayer de les gagner à leur cause. Les princes, vieillis, aigris par l'exil, médiocres hérilicr, <l'un trône brisé, avaient fait piètre ligure dans les cours étrangères, et notamment l'impression causée à Catherine II cle Russie par la frivolité ,•anileuse du comte d'Arloi, avait élé détestable. Les alliés s'armaient pour eux-mêmes, pour se défendre, pour profiter de l'épuisement de la France, de la dislocation des troupes bigarrées que Napoléon avait J,,vées en Europe, pour prendre des garanties :;crieuses contre le retour de cette ambiti ,n forcenée. El môme ils ne tenaient pas à la guerre el, comme toujour,, redoutaient le choc de :Sapoléon. Voilà pourquoi ils lui olîrirenl d'abord de traiter, prenant pour base de leurs propositions l'abandon des conquêtes exorbitantes, la fin des protectorats el des royautés, l'élablis,ement de la France dans ses fronti~re.; naturelles. Au rerus d~ Napoléon, il.; avaient pénétré en France avec une aisance qui les surprit el qui accrut leurs prétentions. Celte fois encore ils veulent traiter, mais retrécis,ent autour de la France le cer.te des limites. ;-(apoléon délègue ses droits à Caulaincourt, le relient, le pousse, le cvuvre, le désavoue, soumet le Congrès de Châtillon aux mille péripéties de ses espoirs et de ses désillusion,. Les alliés avancent, il5 avancent dan; uu pays dé,e,·L, où le spectacle se révèle à eux de la las,:Lude générale, et, lù encùre, à quelques

602 HlSTOlnE SOCIALJSTE marches do Paris, ils ne savent quelle conclusion politique, peul-être, quelle conclusion militaire ils donneront à une campagne dont cependant l'issue ne leur para!Lpas douteuse. A la vérité, les alliés étaient d'accord sur Napoléon, point d'accord sur son succes,-eur. El celle oscillation perpétuelle, celte absence de plan po-itif, tout cela avait déjà communiqué, non seulement à leur diplomatie, mais à leur action militaire, une hésitation dont Napoléon ne sut pas se servir. C'est il ce moment précis que les diplomates de la coalition reçm"nt la visite d'un ambassadeur royaliste, M. de Vitrolles, et que la forte impres,ion qu'il leur communiqua décida, on peut le dire, des événements. )1. de Vitrolles était un royaliste ardent, né en 177,1d. ans les Basses-Alpes, dont la jeunesse s"était écoulée parmi les émip;rés, qui avait été lieutenant à « trois sous par jour» dans l'armée de Condé, qui arnit reçu là la leçon cle~faits cl la leçon des hommes, et ne devait jamais les perdre. Marié avec la fille adoptive de )!•• de Bouillon, ~1 11• de Thrrvillc, de famille allemande depuis la révocation de !'Edit de Nantes, il avait goùlé les charmes du repos ùans une somptueuse aisance. Cependant Je voici revenu grâce au Directoire. Son ancien maitre d'armes, devenu prince de Ponlécorvo, le fait rayer de la liste des émigrés, et il accepte l'Empire, reçoit de l'Empire des faveurs, devient conseiller général du département des Basses-Alpes, maire de Vilrolles, baron. Mais il ne s'était que résigné à cc, faveurs et gardait en lui la nostalgie de l'ancienne cour. Il venait à Paris surveiller les rares intrigues royalistes qui, sous l'œil exercé de la police impériale et dans l'attente d'un châtiment certain, osaient se mc,uvoir dans J'ombre ou emprunter aux con,·ersations frivoles des salons une apparente innocence. Homme d'action, il ét,dl rebuté par sa propre impuissance. La conspiration de tialet l'émut comme elle émut, jusque dans son avortement, les hommes même il'une perspicacité secondaire. Qu'avait-il fallu, en effet, pour qu·eue réussit? Un hasard. Et ainsi la preuve était faite que ce gournrnement formidable élait précaire, que l'Empire a,·ait un homme et n'a,•ait pas d'à.me, qu'il suffisait d'une absence, d'une ~aptivilé, d'une défaillance de l'empereur pour que fôt vulnérable la puissante iuslitu'ion. Plus d'un royaliste reprit courage à ce moment. Après Leipsig, Vitrolles revint à Paris. Cette fois, il ne le quittera plus que pour l'action, el cette· action, voici comment il la prépare. li élait lié surtout avec M. el M·• de Durfort, avec le duc :te Dalberg, Allemand, propre neveu du coadjuteur de l'archevêque de Mayence qui, par orùrc de Napoléon, avait rctu quatre millions d'indemnités, et qul allait lui manifester sa gratitude. Dien entendu, Dalberg élait lié avec 'l'alleyrand qui se mêla à ces intrigues d'assez loin pour n'être pas enseveli dans leur échec, d'a,sez près pour tirer à lui leur incertain profit. Ce petit cercle d'amis devenait le foyer de la conspiration royaliste. Vitrolles se désespère à voir J'inac.

UISTOIRE SOCIALISTE 00 ., ., lion des princes do Bourbon. Enfin, il apprend que le comte de Pro,encc a débarqué sur le ronlinent et "a rallier les armées alliées. Il part pour le rej!1i11dre.Il emporte des signes de rcconuaissance que Dalberg lui dunne pour les diplomaties prussienne el autrichie11ne. Il ne peul rien montrer de Tallei rand qui se réserve. Après avoir traversé quelques éprouves, ~I. de Vitrolles arrivail au siège des armérs alliées, à Châtillon. Du comte de Pro\'eoce, nul n'av,1il entendu 11arler. On le croyait à Ve• soul. A vrai clire, on ne s·en occupait guère. De Vitrolles, - qui sr fai,ail appeler Sai11l-Yincenl, - est reçu par ~l. de Stadion, amba,s:1,.eur d'Autriche, ennemi de :-;ar,oléon qui a,•ait précipitô ,a chute cummc, pr,·mier ministre 1:e l'Autriche, au profit ùe )1. de MeltPrnicb. JJc \ïtrolles est reçu, expose sos vue:;. L'aisance cl la force de sa parole, la 11cllet,• de ses déductions, l'audace de .es affirmation,, surprennent, émeuYenl le ,ieux diplomate. Cc n'e,t plus Sladion que \ïtrolles, tour à tour, séduit el Pnlralne, c'e,t lleltc1nicb. L'ardent roraliste mo11lrcaux diplomates la ,-anilé de J.,urs e!f,,rts el lïncompréhen,ible action de leurs armes. Que veulent faire les ,11lies? Maintenir Napoléon après lui avoir imposé uu ch(\linwnt 'I Et quel chàtiment? \;ne ~erle territoriale que subira la France, une indemnité de guerre que supportera son ùudget épuise? Quelle politique puérile! Entrailnnl avec Napoléon, on Je consolide el, en le frappant, on frappe la France, la,se de lui, mais qui se rattachera à son prestige, à ,on génie, si, en elle, le sentiment el l'iutérèl ,ont blessés. Et puis, quel lendrmain ! L'empereur mtiurtri, vaincu, humilié, fera semblant de courber le fronl. Il retrouvera vile l'occa,ion propice, el son armée réorgani>ée !ondra, d'un cou1>,ubil, sur l'Europe. Traiter avec lui, lui demander des garanties? Quelle caution pourra-t-il offrir autre que son ambition rurieuse? Vraiment les alliés entreprennent une guerre inutile ... A mesure que Vitrolles parlait, les diplomates, les diplomates surtout, pour qui le profil qu'amène la e.ampagne est toute la campa~ne, réfléchissaient, et la vérité se faisait jour sur leur propre situation. Jusqu'ici ils n'a• vaienl eu qu'un espoir : vaincre Napoléon, lui imposer un traité et garder l'Europe fous les armes pour faire obstacle à tout retour olfen,ir. Le pl.111 qu'on déroulait sous leurs yeux était lumineux. La garantie que Napoléon pouvait donner contre sou génie, c'était que son génie abdiquàt el allât se consumer au loin de sa propre flamme. Mais comment faire? EL qui mettre à sa place? - Les Bourbons ... La proposition de restauration avait été hardiment raite. Le lendemain, Alexandre faisait mander, par Nesselrode, son ambassadeur qui avait assist6 à l'entrevue, M. de Vitrolles. Sans lui permellre de s'expliquer, Alexandre opposa à l'audacieux royaliste les critiques les plus vives : • Les Dourbons? Mais (;e quel droit? Comment les alliés peuvent-ils se permettre de modi6er l"andU!one Alfred Lewm lltbUoteca Gtno Bianco

· 604 HISTOIUE SOCIALISTE en France le gouvernement? C'esl J'alTaire des Français! Et leur vœu doil être libre? Et puis pourquoi les Bourbons? Qui parle d'eux? Voilà quelques semaines que les alliés foulaienl le sol de Prance, et pas un cri, pas un mol, pas un geste n'avaienl pu permellre aux alliés de croire que le gouvernemenl des Bourbons était désiré. » C'élait là l'argument décisif".Comme il arrive parfois, dans l'escrime savante de la logique, à cel argument péremploire, M. de Vitrolles ne répondil pas, de peur de' ne pas pouvoir l'ébranler. Mais il lui en opposa un autre, d'un autre ordre, et qui devait émouvoir Alexandre. « Les vœux de la France? Soit. Mais les ,œux des rois? L'empereur ne devait-il aucun sacrifice à la cause de l'illl'iolabililé des trônes? La tête de Louis XVI était tombée, ébranlaul à la même minute toutes les têtes couronnées. N'était-ce pas un exemple à donner que la réunion des rois pour relever un trône abaltu sous les orages? Or, si cela devait être,' quelle famille, mieux que la maison de France, méritait le bénéfice de cette restauralion ?... Et quant à la popularité des Bourbons, elle était éclatante. Seulement les lèvre, n'étaient pas encore libres de livrer passage au cri profond du cœur. Que l'Empire tombe, el une immense acclamalion emplira la France et Paris ... » L'empereur était rbranlé. Le lendrmain, les armées coalisées se mirent en marche vers la capitale, de Vitrolles dans la voiture de Metternich. Elles roulèrent devanl eux, tel le vent les feuilles mortes, le~ débris épuisés des armées de Marmont et de llorlier. EnOn, les voilà à Paris. Il fallait frapper les yeux, les oreilles d'Alexandre de manifestations roynlistrs. L'intrigue savante, l'activité, l'audace, rien ne manqua à la royauté déchue. Le matin du jour où les alliés devaient rentrer à Paris, à quatre heures du matin, Alexandre recevait une déléga lion du Conseil municipal qui lui assurait la confiance de Paris. Et le défilé commençait. Les cocardes blanche$, les drapeaux blancs, les mouchoirs blancs éblouissaient Alexandre, muet, pendant que rnn entourage encourageait du geste et du sourire la manifeslalion royalisle. M. Sosthène de La Rocilefoucauld raconte dans ses llfémoires qu'il s'é· lait approché d'un officier général de l'empereur Alexandre pnur lui demander ses impressions. « 11 faudrait un acte décisif, avnit dit ce dernier, un acte décisif qui enlraînàt l'empereur. - Par exemple, la chute de la colonne Vendôme? - Oui.» Et la tentative fut faite, non par haine contre l'empereur, mals pour persuader Alexandre des sentiments de la population. C'étaient là les preuves tangibles de la popularité des Bourbons, la manifestation d'opinion,« le vœu • de la Prance dont avait parlé Alexandre I Mais, au fond, ce dernier ne dem3ndait qu"à être convaincu. Certes, il était

JIIS'l'OII\I<: SOCI.\LISTE à demi sincère quand il di~ail que la Fra11crseule avail le droit de modifier son gouvernement. Toul d'abord. il rerloulait de <lonnrr un exemple, dont Napoléon debout pouvait tirer loulr la co11cl11sio1e1n allant, par voie ctc représaillrs, édifier et détruire à son gré. El pui,. surloul, Alexandre avait ~ 1 '--'' -:: - - - ---~==~__,____--~ - '- .... ;::: '· "':::- ~ "' "'- .... ~ appris ce qu'il en avait coûté à la coalition de lî92 de vouloir donner au~ Français des leçons consliluLiounelles appuyées par des balonneltes. Le manifeste de Bruns\\ ick avait éLô e.,pio cruellement. Il ne fallait pas recommencer, blesser le sentiment de l'indépendance. li le fallait d'autant ruoins LIV. 543. - HlSTOIR& S0CULl3TJL - L,\ RESYAUBATIO.~. LI\'. 5lJ.

i4 ms·ro IRE. SOCIAJ,IS1'E que, par dégoùl de la gloire meurtrière, la nation se dissociait de Napoléon, et, pour ainsi dire, le livrait par son silence et par sa neutralité. Mais ce n'était là que de la diplomatie. Au foud, l'empereur du Nord avait pris parti. Il voulait abattre Napoléon. Personne ne le lui pourrait reprocher, et qu'étant del'cnu le plus fort, il ail usé des droits de la victoire contre celui qui n'avait jamais connu que ces droits, il y avait là, à son profil, une revanche du deslin. Mais il le pouvait dire, il le pouvait faire. Au lieu de cela, maitrisant ses senlimenls de haine secrèle el de jalousie, prenant attitude devant l'histoire, sïmaginant qL1'il paraitrait, dans celte nouvelle Athènes, un civilisé et non un barbare, il feignit la douleur el la pitié. Son intérêt, c'était de frapper Napoléon, de le frapper dans sa personne, dans sa femme, dans son llls, d'anéanlir celle dynastie maudite, qui, sans provocalion et sans excuse, était venue l'humilier devant ses sujets. Qu'il le dll, qu'il le Ol, c'était bien. Il se donna toutes les formes de la bont6 qui ne peut se répandre, de la générosité condamnée par une atroce destinée à une férocité qu'elle répudie. Dans ses conversaHons al'ec Caulaincourt, avec M. de Quélen (le parlementaire envoyé par Marmont pour oll'rir une suspension d'armes), il déplora le sort de Napoléon. Au dire de La Fayette (dans ses llfémoires), il aurait demandé ù. M. de Quélen : « Napoléon est-il dans Paris? - Non, sire. - Mais l'impératrice s'y trouve au moins avec son fils? - Non, sire. - •rant pis! » , La seule portée de ces questions, le seul sens de cette dernière exclamation semblent indiquer qu'Alexandre regrettait l'absence du go~vernement impérial, se condamnant par sa fuite ... Or, à qui fera-t-on croire qu'Alexandre ignorait la situation exacte de Napoléon, et le départ officiel et non dissimulé de l'impératrice pour Blois? Paroles, vaines paroles pour l'histoire I Des actes lui étaient aisés : il n'avait qu'à appuyer d'un geste la régence de Marie-Louise, et l'Autriche, qui 1,.e désirait pas ce fardeau, mais qui n'eùl pu le répudier, eO.tété de son avis. Or, que fit-il? On !'allait voir dans la réunion de l'hôtel Saint -Florentin, dans la réunion des empereurs, des rois, des diplomates. lllais même celte réunion était une feinte, el tout ce qui allait s'y dire était d'avance arrêté. Dès le malin du jour qui vit à Paris l'entrée des alliés, Alexandre avait délégué à 'falleyrand, pour lui porter son avis, Nesselrode. Que voulait, que pensait Talleyrand? 'falleyrand avait traversé de dures épreuves, et sa perspicacité avait dO faire effort, dans la promptitude des événements, pour qu'il ne parOL pas se trainer à leur remorque. Il ne voulait que le triomphe de son intérêt, quelle que l'Ot la lorme de la victoire. Au début, bien avantl'arrhée des alliés sur les hauteurs de Paris, il avait, en lui-même, rejeté Napoléon

HISTOIRE SOClALlS'ri,; 13 et les Bourbons. Napoléon était un ma!l,·e lrop rurle, dont l'œil el les mains élaienl partout, qui ne lui o!îrait aucune sécurili•, qui l'eût frappé déjà, si l'âge n'avait substitué en lui à l'acli vité de la jeunesse une sorte de nervosité impuissante. Donc, pas de Napoléon. Certes, les Bourbons étaient des maitres plus doux. Leur médiocrité était il 'l'alleyran I la garantie de son influence. Mais comment l'accueillerait-on, lui, l'évê 1ue renégat, qui avait dit la mes,e sur l'autel de la Fédération, était drvenu le serviteur éclalanl de « l'usurpateur»? Donc, pas de Bourbons l )lais ce n'était pas la haine qui le poussait. 1'ous les senlimenls extrêmes étaient inconnus de celte conscience en qui l'analyse ne peul descendre sans risquer de se perdre au néant. L'intérêt élail rn seule loi. Or, lïnlérêt, son intér~l. le voici : c·était d'aider ù une régence. Entre Marie-Louise, rivée à Paris par sa couronne, mais rattachée ù Vienne par son cœur et ses intérêts, el un enfant débile, le souple diplomate possèderait tout le pouvoir, le pouvoir dans ses réalités, dans ses profils, et, fatigué d"êlre fc second à Rome, il devenait le premier partout ... C"élaient là ses projets; il avait esrnyé de retenir l'impératrice à Paris, sentant bien que, elle absente, l'élablissemenl de la régence devenait difficile. li avait fail elforl pour obvier à celle faute qui avait entraîné parmi les défenseurs de la ville le dés"rroi et sonné le glas de l'empire. Vaincu par Joseph, il avait relusé de suivre l'impératrice, co111mel"ordre de l'empereur le lui enjoignait, et, afin de se sous1rairc ù la puissante colère du maitre, avait feint de sortir de la ville, s'était fait arrêter par des gardes nationaux par lui placés à l'octroi, sous le prétexte que ses passeports lui faisaient défaut, el était resté à surveiller les hommes, les choses, les événements, les oscillations de la défaite, de la victoire, toujours impassible et seulement ému de ses propres risques au milieu des malheurs de la patrie ... li suffit d"un mol à Nesselrode pour convaincre 'l'alleyrand. Le désir de l'empereur du l'iord était un ordre pour qui n'avait fait que changer de servi• Lude. JI se rallia, du coup, à la cause des Bourhons, et fil appeler l'imprimeur Michaud. l! lui confia une proclamation rédigée par lui, sur les instructions de Nesselrode, el qu'Alexandre devait signer. On y expliquait au peuple que les alliés ne pouvaient traiter ni avec Napoléon, ni avec sa famille. L'imprimeur partit el le conseil s·àssembla. Alexandre, le roi de Prusse, Schwartzemberg, Nessclrode, le comte de Dalberg, Talleyrand, Pozzo di Borgo, tels étaient les hommcf qui se rencontraient. Mais ce conseil était un con~eil d'enregistrement. Les •résolutions étaient prises, la proclamation rédigée, et c'était une puérile discussion qui allait commencer pour couvrir hypocritement la dure autocratie russe: 'l'out ce débat était vain, parce qu'il n'y avait pas un seul homme, parmi les membres de ce Conseil, où sept étrangers sur huit allaient régler le sort politique de la ftance, qui fût dupe une minute du débat engagé et qui n'avait qu'un but : laisser croiré à la France qu'une discussion avait précédé

10 H1S1'011lE SOCIALISTR un arrangement. u-. qucslion am'lée élail celle-ci : Na1ioléon (•tanl ctclu rl nul ne ,oulanl plus lraiter avt'C lui, qui Il• remplaccrail? )1. de Dalherg pril le premier la parole cl feignil de défendre, comme plansihlc, la régence de Marie-Louise, tutrice du roi de Rome. C'étail une impo,sible hypolh~sc ;\ laquelle des esprils ~érieux ne ~e pouvai,•nl attacher. ELla preuve en est qur ceux qui auraient chl la défendre, donl l'aulorilé t'lnil aulrc que celle de ..\1. de Dalberg. )1. de LichlenRtein el le généralissime Scl111arl1.emberg, se lurenl. El, pourtanl il s·agiss1il de la régrncl' de ~larie- Louise, de la tout1•- puissance remise it la fille de J"Pmpercur d'Autriche, de lïnnucnce même de J"Aulriche pénétrant, par l'incapable régente qui lui cùl été un mandataire docile, dans les affaires de la !~rance. lmpos;ible silnalion, el pour les alliés cl pour la France. mais qu·aurail dO tenter d'établir l'Autriche! Or, pa~ un mol ne tomba des lèvres de ses rcprésenlanls allilrés ! Pourquoi? Parce que celle régence élail chimérique, qu'elle eùl donné trop cle force 11l'Aulrichc, ou, par son fils docile à ses désir., à Napoléon, à la fois absent cl présent, cl donl l'in~aliable génie eOLvile profilé de la Caule commise. EL ,i celle hypothèse eOl été possible, e:,L-ceque )lellernich lui-même se serail pas "enu Il ce Conseil, n·aurail pas, de concert avec 'l'allcyra111I, clonl l'inlérN lui cOL été complit-e, préparé les Yoies? An liet: de cela, pas un diplomale n'assiste ;'t re con~eil où siègent seulemcnl des chefs militaires, dont l'inlelligenrc. servie par la fortune, ne se han•sail pas au-dessus des combats de la force! N'élail-ce pas une preuYc de plus que toul élail machiné, si, apr~s les révélations des frères Michaud. un fail élail nécessaire pour corroborer leurs aveux? ... Dalherg parle clone dans le virle, dans l'indilî6renre, pendant que Tallcyrand, qui n'a milmP-pas besoin de suivre sur les visages l'effet prorluil par ce cliscours. lient les yeu, bais,és. Pot1.o di Borgo. le Corse donl toute la vie s"tilail ju,que-là con~uméc dans la haine de :Sapoléon, piélinanl renoemi personnel raincu, répondil, cl c'élail chose aisée, il ces propo-ilions. Comme il lraduisail, au su de Lous, la pensée intime du tzar, Lonl le monde se Lutet la régence ful écartée. Nul n'osait parler. L'empereur Ale,andre. comme pour se dégager d"une promesse imprudemmcnl faite cl donl il senlail la réalisation impossible, prononce le nom de Bernadotte. 'J\1llcl rand ~e chargea cle la réponse : « Un soldal ! " Pourquoi un ,oldal ·? Autanl garder Napoléon. C'était décisif !'l chacun s'inclina, laissan l it Bernadotte le soin de rechercher dans d'aulres félonies le profil qui échappait Il son âpre dé<.ir. Ni Napoléon, ni Uernaclotlc. Qui désigner? Les Bourbon,? Soit. Mais qui allait les proclamer? Ce ne JJOuvaiLOlre les alli6o. • Sire, ce seront les aulorilés consliluécs », répliqua Talleyranù, qui savait qu'on pouvail Loul allP,ndre de rabaissement parlementaire donl Xapolcon, d'ailleurs, avail été le premier complicP. Celle cléltlgation aux autorités con~lituées salisfll rassemblée Pl Lous allairnl se retirer quand, affectant la plus grande sincéliré,

IIISTOlllE SOCIALISn; 17 •ralleyrand <lcmanda à érrirc le procès-verhal de celle rapilalr sénncr où 1lrs per,onnalités sans mandat avaient défait el fait une dyna,lie. Lr prorès-,·rrbal, sous la main de 'l'alleyrand, devint la proclamation arrùlée le malin entre l'empereur cl lui ... On l'approuve, on se relirr, !'l Talleyrand trouve dans nn salon lïmprimcur )fichaud qui lui rtpporlail les honnrs feuilles <le la déclaration déjà imprimée. lmmédialemenl, elle est répandue rl affirhée 1 • Lr soir, quelques royalistes envoyèrent une délégation il l'cmpercnr Ale,anùre. Ce ful Ne,selrode <1uila reçul el la comhla de promesses. Mais, plus que celle agilalion factice, une initialivc audacieuse allait sen·ir la royaulé. Un royaliste, 11. de la Grange, laissant nu, autres le bru il, d'accord avec la ùiplomalie russe, se chargea de modifier par la presse les impre,- sions de la foule. Curicnx contraste! La pressr, le 30 mars, om·c le morne spectacle d'une grandr force asservie au silence, el qui ne se prononce pas. JI. de la Grange va lui commu1}iquer sa pl'Oprcardeur: il env,ihil Loules les salles clc rédaclion, y placo des censeurs qui sont des royalislcs, ou. comme au Juumal des /J;bats, les anciens propriétaires rxpropriés. La note est uniforme, cl, le I" avril, l'enlhousiasme pour les Bourbons ùéhorùe de toutes les colonnes. Ain,i, rn une nuit, 1 ar u,nCüup (l'audace qui mil les plumes i, la merci de la force, l'opinion ful ébranlée, divisée, inquiète. En m,'me temps, elle étail profondément remuée par une brochure rcll'nlissanle que t, D~:CI.AllATIO:'i l.es armées des puissances allit'-esont occupé la capitale de la France. L"s souverains alliés accueillent le vœu de la nalion française; ih déclareol: Que si les conditions de la paix devaient renrermer de plus fortes garanties lorsqu'il s':1gissaitd'en.-ltainer l'ambition de Bonaparte, elles doirent éll'e plus fa.\•orablcs 1 lorsque, par un retour sous un gouveroeffient sage, la France elle-même offrira l'assurance du repos. Les souverains proclament E1n conséquence : Quïls ne ll'aiteronl plus avec· Xapoléon Ronaparle, ni ~vec aucun membre de sa famille; Qu'ils respectent l'intégrité de l'ancienne France, telle qu'elle a exislé sous ses rois légitimes; ils peuvent même faire plus parce qu'ils professeront toujours le principe que, pour le bonheur de l'Europe, il faut que la France soit grande el forte; lis reconn:illronl el sarantironl la Constitution que Ja nation franraise se donnera. Ils invilent, par conséquent, le Sénat à désigner sur Je champ on gouvel'nemenl provisoire qui puis'se pourvoir aux besoins de l'administration, et à préparer la Constitution qui conviendra au peuple français. Les intentions que je viens d'exprimer me sont communes avec toutes les puissancesalliées. Paris, le 31 mars t~t k 1•. S. 1. Comte DE ~ESSlLRODR. ALlP.\\'DRF.,

18 HISTOIRE SOCIALISTE M. de Châteaubriand a mil signé de son nom déjà illustre el qui, heureusement pour lui, n'est pas nécessaire à sa µ-Joire: B11011aparlePl lesD0111·bons. Toul re que J'invective, la calomnie, l'outrage peuvent trouver de formes meurtrières se rencontre dans cc pamphlet qui fut jeté à des ,millions d'e,emplaires dans la foule et sen·il puis,ammenl la cause des Bourbons, dont il rappelait le nom onblié. La partie distinguée de la popnlation, rarislocratic et ln bourgeoisie enrichie, enveloppait de ses adulations les alliés. Des clwnrnns couraient sur Napoléon, et des hymnes en favrur des • libérateurs • étaient chantés à l'Opéra quand paraissaient .\le,andrr et Guillaume. C"est seulement dans les quartiers dé,hérilés que s'était réfugiée la dignité de la défaite et aussi sa rage, car, plus d'un soir, près des barrières éventrées, on rele1•a le cadaue de quelque officier ennemi. Cependant, •ralleyrand agit. JI fallait ~aisir les • autorités constituées» qui, dans cet effroyable naufrage, étaient en désarroi. Il convoque le Sém1t: quatre-vingt-dix membres étaient à Paris; soixante-quatorze vinrent, hi•,i1.ants, timides, emplissant sans bruit un lier, à peine de la falle des séances. Pour la première fois, le grand électeur ne voulut pas leur arracher un vole décisif et il les laissa s'habituer à la servitude nouvelle. JI se contenta ùe leur soumettre le nom des membres du gouvernement provisoire. C"étaient 'l'alleyrand, Je général Beurnonville, l'abbé Montesquiou, le marquis de Jaucourt, le duc de Dalberg, un Allemand, deux prêtres, un ancien général de la Révolution. On approuva en silence ce que voulait 'l'alleyrand. Mais le, événements marchaient sans consulter la prudence du prince de Béoé1ent qui allait se trouver débordé. Le conseil municipal, plus hardi, sur la 1iroposition de l'avocat Bellart, vole une motion par laquelle il réclame la déchéance el parle des Bourbons. C'est la première foi, que dans un vœu polilique le nom du successeur est désigné .. \ vrai dire, cette motion téméraire dérangeait les plans plus tranquilles de 'fàlleyranrl. JI J"accueillit avec humeur, mais dut s'y so_umettre : par ses soins, lt' Sénat fui. à nouveau co,1voqué pour proclamer la déchéance. Qui allait osn se dresser du sein de cette assemblée asservie pour portrr au mallrc, hier encore courtisé, le premier coup? C'est alors que les événement.s mirent au service des manœuvres étroites de 'ralleyrand la noble colère des rares républicains qui, flétris du nom d'idéologues par Napoléon, avaient survécu à la llévolution, à peine une poignée. Leurs chefs étaient Grégoire et Lambrechl. C'est ce dernier qui réclama la déchéance et qui rut chargé de justifier, pour le pays, ce vote. Lambrecht n'avait pas longtemps à chercher parmi les griefs que sa conscience tant de Coisblessée avait pe5és. D'une plume acérée il rédigea la protestation ... Qu'il la signât, lui et quelques autres, c'était bien, car jamais ils ne s'étaient mi~, pour J"acclamer, dans le sillage du vainqueur. Mais les autres, qui avalent abaissé leur fonction au-dessous même de la domesticité? Il~ signèrent, ils volèrent, ils repro- ' 1 •

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