Georges Renard - La République de 1848 : 1848-1852

-toire Socialiste (1789-1900) MS LA IJIECnOI Of JEAN JAURÈS TOME IX LA •·-.bliquede184 , ' ~ '"" ' ES RENARD ,- de 4. 11II.J,EF.AND

Histoire Socialiste TOME IX LA République·de1848 (1848-1852) Fondaztone Alfred Lcwm Biblloteca Gino Bianco Fonda Nicola C/tlaromonia

Histoire Socialiste (1789-1900) SOUSLA DIRECTIODNE JEAN JAURÈS TOME IX LA Republiqudee1848 (1848-1852) PA Il GEORGES· RENARD Préface de A. MILLERAND Nombreuses illustrations d'après des documents de chaque époque PARIS PUBLICATIONS Jl. LES HOUFF ET C'' j

lETTREPRÉFAPCAERA.MILLERAND <1 ) Mon cher Renard, En demandant ü ,·otrc amitié de me dêchat·gcr du poids d'obligations que de nou,·caux dc,·oil'S ne me perrncllaienl plus de remplit\ je savais quel cadeau je faisais aux lecteurs de l'llisloire socialiste. L'œ1nTc a dépass6 mes prévisions. Yous avez élc,·é à la gloil'e de nos dcva11ciers un monument qui dut'cra. llistorieu, vous ne vous êtes laissé entrainer par aucun parti-pl'Ïs. Les é,·èncmcnts cl les hom.mcs ont été jugés par vous sans haine et sans crainte, a,·cc l'exclusif souci ck ]a véJ'ilé. ~on que vous ayez abordé l'étude de celle époque émouvante en obser• ,·a.leur indiffé1·cnt. L'eussiez-vous tenté, l'épreuYC eût été au-dessus des forces d'un homme qui, soit dit à votre honneur, n'a jamais isolé l'écrivain du citoyen. Les id6cs directrices qui ont de lout lcmps guidl' votre action, inspiré \"OS écrits comme votre enseigne1ncnt, n'ont pas cess6 de vous anime1· lo1·sque vous écridez ces pages. Je ne c,·ois pas me tromper en avançant que, de votre ,·oyage dans ce passé si pl'ochc, vous êtes rcYcnu plus allaché, s'il était possible, ,"t notre idéal, mieux persuadé de l'excellence de notre méthode. Quelle leçon pour l'homme d'l~tat que l'histoire de cette période si brêYc et si pleine qui s·ouvre par une révolution pour se clore par un coup d'État! Quelle démonstration saisissante que le temps est uo facteur nécessaire de'toute évolution ! Un peuple brusquement investi du pouvoir souverain, fi l'exercice duquel il ne lui a pas été permis de se p1·éparer, est pour le césarism,e une victime fatale et aveugle. Il ouvrirn les yeux au fond de l'abime, trop tard. (1) Ce(to par&ie de l'Jfotoire sodallsu, qui dcnit primili,·fmeot ôlrG écrite pat le cito_,·eo Millcr:md, a éU ~oafiée par ce detDier, en rai!lioa de JJet multiplet occupalions. •11 cilOJ'eo Gcorg~.s Renard, que ses études loutc• particulières .sur )'épo<1uc de 18\8 désigo_aicnt spécialement ('Our cc travail.

IIISTOIRE SOCIALISTE Les masses populaires ne scronl pas les seules à s'abuser. l~ninés par la rapidité cl l'éclat de la victoire, leurs guides ne seront que trop portés à méconnaitre les difficultés de leur tàche pour s'abandonne!' :.t une confiance qui touche à la naïvetC el pour se bercer de décevantes illusions. Les « jollrnécs » dont les dates jalonnent l'histoire de la seconde Hépubliquc racontent leurs erreurs el de quelle crnellc rançon elles furent payées. Mais cc serait considérer sons un angle bien étroit les acteurs de ces scènes tragiques et le drame lui-mème qu'y voir seulement des cneurs de conduite et de jugement, moins imputables à des défaillances individuelles 011 collecti,·es qu'à la soudaineté des évènements. D'autres enseignements, el plus hauts, se dégagent de ce passionnant spectacle. La proclamation de la République avait éveillé d'immenses espoirs. Une ivresse généreuse s'empara des cerveaux el des cœurs. On eut l'impression que commençait une ère nouvelle. En quelques mois tous les problèmes politiques et sociaux furcnl posés, donl la plupart allendenl encore leur solution. Avec quel enthousiasme, quel désintéressement, quelle abnégation les Hépublicains de 181,8lullèrcnt pour la réalisation de leurs rèves, il faut l'apprendre cl en garder pieusement la mémoire. Aucun souvenir n'esl plus propre à relever el à réconforter les courages dans les difficultés el les hasards des lulles quotidiennes; aucun ne iail plus d'honneur à la démocratie française. Elle vous sera reconnaissante, mon cher ami, d'avoir en éclairant son passé, jeté sur sa route des lueurs nouvelles. Afîectueuscmen l vùlre. A. MJLLBIIA~O. I

LAOEUXJÈME REPPBLIQUE FRANCAISE (1848-1851) p.,. GEOROES RE~ARD Il serait intéressant de suivre jour à Jour el., en quelque sorle, pas à pas, les évéoements qui remplissent celte époque tumullueuse el féconde, el d'en noter à mesure les répercussions sur la vie de la société française. Mais il faudrait pour cela plus d'espace qu'on ne peul m'en accorder ici. Les limites qui me sont imposéesme forcent à séparer el à distribuer par g,andes ma'5es l'hi&lofrt politique de l'époque el l't'tolulion konomiqut tt social, qui s'opère en même temps. Je conterai donc d'abord le.;laits relatils au gouvernement de !'Etal, en indiquant avec nelleté les élapos qui ramônenl la France de la République à l'Empire ; puis je suivrai, dans les théories el dans la pratique, la grande el longue bataille dont le ngime du travail et de la pNpriéléjesl alor, l'objel el l'enjeu (1). PRE~l lÈRE PARTIE IIISTOIHE POLITIQUE C.HAPI.TRE PREMIER U GOU~KRNllil.E."'iT PROVISOIRE. - L.\ I\ÊPUBUQUi! SERA•T-&LLE SOCIAL&? La marche générale de la Révolution de 1848 en France est à la fois parli· o,pière el très simple. D'ordinaire, une révolution présente dans son cours une courbe ascendante et une courbe descendante. C'est ainsi que le 9 thermidor marque dans la première Révolution française la fin du mouvement en avant et le commencement du retour en arrière. Ici rien de pareil. Le point culminant est atteint dès le début. li se livre, durant quelques semaines, une lutte indécise entre les forces qui veulent maintenir la France à ce niveau;et celles qui tendent à lui faire redescendre la pente gravie en trois jours. Cette lutte de forces est, au fond, une lutte de classes, qui se révèle dès les premiers instants, s'envenime bientôt en conOits aigus el donne leur sens aux • journées • échelonnées de mois (t) Celte hi.!loire s'adressan.l surtout au grand public. je renvoie à une brochure 1p6ciale IN notn et rélérences bibliograpbiques auxquelles pourront recourir reux qui voudront vtiriOer mM ._..,tiooa. Cet Le brochure sera eo note à la librairie RouPP. au prix de t franc. UT. 646•·.:- HISTOIRE SOCIALIST&. - LA DIWX.lbH: RfPUBLIQUE PRA:-iÇAISE• LIY. 646 *

2 HlSTOlRE SOCIALISTE en mois avec une étrange régularité : 25 février, 17 mars, 16 avril, 15 mai, 22 juin. Pendant ces quatre mois chacune des deux classes et des deux tendances opposées l'emporte tour à tour; mais chaque victoire éphémère et incomplète de l'une est suivie d'une revanche de l'autre, jusqu'au moment où, dans le sang de la guerre civile, la classe et la tendance bourgeoises triomphent de la classe et de la tendance populaires. Dès lors, Ua réaction victorieuse se précipite et, de chute en chute, lait retomber le peuple et la bourgeoisie elle-même au-dessous du point d'où ils étaient partis à la conquête de la République Mais, malgr·é l'inutilité apparente de l'effort avorté, il ya des choses abattues qui ne se relèven~pas, des progrès réalisés qui subsistent, des idées lancées qui continuent leur mouvement à travers le monde. Le 24 février1848, pendant queParisgronde,'.lume,bouillonne encore comme un volcan en éruption, la première affaire à régler entre les vainqueurs surpris par la facilité de leur victoire,.• arrivée, suivant l'expression de Cabet, comme une bombe ou un éclair •• est la constitution du nouveau gouvernement. Sera-ce la Hégence ou la République ? Une bonne partie de la bourgeoisie se fût sans aucun doute accommodée d'un changement se bornant à mettre la couronne sur une autre tête. Les républicains modéré_s croyaient la République prématurée. L'avocat Marie, un des chefs de l'opposition sous Louis-Philippe, disait: • Son temps n'est pas venu. Je l'aime trop pour souhaiter qu'elle naisse avant terme.• Béranger a écrit plus tard : • Nous voulions descendre marche à marche ; on nous a fait sauter un étage. • Mais il fallait compter avec les combattants des barricades qui n'entendaient pas qu'on renouvelât ce qu'ils appelaient l'escamotage '.de 1830. Déjà le peuple ci<lébrait à sa façon les funérailles de la royauté, en brûlant les voitures de gala et le trône avec une allégresse gouailleuse. A la Chambre, la Régence disparaissait avant d'avoir existé; la duchesse d'Orléans, le duc de Nemours suivaient Louis-Philippe sur le chemin cf'el'exil, et l'on décidait de nommer un gouvernement provisoire. Une liste est alors soumise en plein tumulte, jé ne dirai pas au vote de l'Assemblée (car il n'y a plus, à proprement parler, d'Assemblée), mais à l'approbation de la foule bigarrée qui se presse dans la salle envahie. Lamartine, Arago, Ledru-Rollin sont nommés par acclamation; avec eux passe sans encombre Dupont de l'Eure, le patriarche de la démocratie, dans la vénérable jmajesté de sa quatre-vingt-deuxième année. Marie, Crémieux, Garnier-Pagès sont acceptés malgré des contestations assez vives. Le nom de Louis Blanc, le socialiste, prononcé par quelques voix, est volontairement omis par Lamartine qui aide à dresser la liste. Mais il existe une tradition révolutionnaire, une !sorte de cérémonial réglé d'avance. Le Gouvernement provisoire, après ce simulacre d'élection parlementaire, doit aller à !'Hôtel de ville se faire reconnaitre et, pour ainsi dire, sacrer par Je peuple. Il se trouve là en présence d'un courant venant d'ailleurs, d'une autre liste émanant de la presse avancée et des sociétés secrètes. On discute. Un

IIISTOIRE SOCIALISTE 3 semblant d'élection, dans la salle Saint-Jean, aboutit à la réunion des deux listes rivales. Marrast, Flocon, Louis Blanc, qui représentent le i\'atio11al cl la /lé/orme, Albert, un ouvrier mécanicien qui a quitté la veille sa blouse et ses outils dr travail, et qui est le candidat des sociétés secrètes, sont adjoints aux députés déjà désignés. Les trois derniers élus reçoivent, ou plutôt subissent d'abord, le titre de secrétaires, et, dans les premières séances, on oublie de convoquer Albert. Ainsi se trahit, dès l'origine, une sourde dissidence entre les onze hommes qui se chargent de présider aux dcstinée"sde la France. On peut distinguer parmi eux trois groupes divers. Le plus nombreux comprend les républicains modérés, ceux qui considèrent la révolution comme accomplie, du moment que la monarchie censitaire el la Chambre des Pairs out été balayées par la nation. Ce sont : Dupont de l'Eure, Arago, Crémieux, Garnier-Pagès, Lamartine, Marie et Marrast. Le plus avancé se compose des républicains socialistes Albert et Louis Blanc, partisans déclarés d'une profonde transformation économique. Entre ces deux extrêmes se placent, poids mobile oscillant de droite à gauche, des radicaux, des démocrates, Flocon, Ledru-Rollin, qui veulent très sincèrement des réformes sociales sans trop savoir lesquelles, mais qui n'entendent pas qu'on touche à la constitution de la propriété et au régime du salariat. Les premiers correspondent à celle partie moyenne, instruite et aisée de ;1a bourgeoisie, qui se sent majeure et capable de diriger, sans roi. sans cour et sans nobles, les affaires publiques; les derniers résument en eux les velléités frondeuses et vaguement humanitaires des petits bourgeois, des petits boutiquiers, des petit~ artisans qw souffrent des impôts mal assis, des inégalités consacrées par la loi et accrues par le développement du grand commerce et de la grande industrie, mais sans être réduits à la condition précaire des travailleurs contraints de louer leurs bras pour vivre. Les autres, enfin, sont les porte-voix de la classe ouvrière proprement dite et de ses aspirations imprécises, mais netkment orientées vers un régime plus égalitaire qw doit s'établir par l'association des hommes el la socialisation des choses. Tous, d'ailleurs, reflètent les opinions el représentent les inté· rêts des villes, non des campagnes. Gouvernement de concentration, gouvernement de compromis, hétérogène et. discordant, capable de s'entendre sur quelques points d'un programme restreint, condamné, dès qu'i se présentera une question brûlante, à des tiraillements sans fin, à des défiances mutuelles, à des débats violents. à des solutions éqwvoques et bâtardes! Amalgame d'éléments contraires, qui peut être bon pour la résistance à des ennemis communs et pour une époque rassise, mais qui l'est beaucoup moins pour l'action et pour un moment révolutionnaire ! Eclectisme périlleux qui paralyse les initiatives hardies, empêche toute politique énergique el suivie et qui, pratiqué de nouveau en 1870, n'a pas mieux réussi qu'en 1848; car l'unité de direction dans les grandes crises est une condition de salut. Les disputes inévitables de la majorité et de la minorité devaient conduire à la neutrali-

HISTOIHE SOCIALISTE sation des volontés, à l'impuissance qui nait de l'incohérence. C'est de cette maladie originelle qu'allait pâtir ce Gouvernement provisoire dont Proudhon a pu dire : • Il n'a pas su, voulu, osé. • A peine constitué, il hésite à se qualifier, à s'engager sans retour. Républicain de fait, le sera-t-il de nom ? Osera-t-il devancer le vole ne la nation sur un sujet de pareille importance? Les témoins de ces heures troubles s'accordent à noter les scrupules et les tergiversations de Marie, de Garnier-Pagès, de Lamartine luimême. Mais toute la journée, du milieu des groupes armés qui fourmillent sur la place de Grève montent des sommations d'en finir. Raspail donne deux heures au gouvernement pour se décider. Lagrange et des insurgés, qui se sont improvisés Délégués du Peuple et installés dans !'Hôtel de ville, surveillent cl harcèlent les maltres du pouvoir. Lamartine propose une formule longue et embarrassée. On amende, on simplifie.Les modérés ne veulent pas de la rédaction trop .tranchante: le gouvernementprovisoireproclame la République. Les avancés ne veulent pas de la rédaction trop timide : • Le gouvernement provisoire désire la République.• Crémieux fait alors prévaloir ce moyen terme:• Le gouvernement provisoire ve1tt la République, sauf ratification par le peuple, qui sera immédiatement consulté. • Aussitôt des ouvriers, sur une large bande de toile blanche, charbonnent ces mots en lettres énormes : • La République une et indivisible est proclamée en France. • lis grimpent sur le rebord d'une fenêtre et développent l'inscription à la clarté des torches. Une formidable acclamation retentit, suivie d'un cri de détresse. Un des ouvriers venait de tomber sur la place et on l'emportait tout sanglant. Les anciens auraient vu là un présage. Hélas! La République de 1848, après avoir suscité un élan d'enthousiasme, devait tomber, elle aussi, dans le sang ouvrier. La République était proclamée. Mais que devait-elle être ? Serait-elle un simple changement dans l'organisation politique de la France ? Toucherait-elle à son organisation économique ? Grave problème qui se posait de façon obscure en cette heure critique, mais qui allait se dégager en pleine lumière et devenir la question essentielle du moment. Les bourgeois avaient entendu, pendant la bataille, un cri qu'ils ne comprenaient pas : • Vive la République démocratique et sociale ! • Sociale ! Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ? Une estampe du temps figure la Révolution de Février sous les !traits du sphinx classique, dévoreur d'hommes; et c'était bien, en effet, une terrible, une mortelle énigme qu'elle posait à la France et à l'Europe. Cela lut sensible dès le matin du 25 lévrier. Des faubourgs et des quartiers pauvres étaient descendus sur la place de Grève des hommes armés de lusils,'de sabres et portant, qui une ceinture rouge, qui un bonnet rouge, qui un ruban rouge au chapeau ; autour d'eux ils distribuaient des insignes rouges ; au-dessus d'eux ils faisaient claquer au vent des bannières rouges; les maisons, !'Hôtel de dlle, la statue d'Henri IV lurent bientôt pavoisées de rouge, et le gouvernement

HJSTOinE SOCIALISTE 5 UV, 6lt7. - HISTOIIIE SOCIAI.ISTJ.;. - LA Dl::UX:JbtF. RÉPUBLIQUE FRAXÇ.USE, UV. 647

5 IJISTOIRE SOCI.\ LISTE provisoire fut sommé de remplacer le drapeau tricolore par le drapeau rvugo. A considérer froidement les choses, il faut avouer que le drapeau tricolore n'a pas grand sens comme symbole républicain, pour peu qu'on se reporte à son origine. Ch:1cunsait comment il fut formé; lorsque Louis XVI revint de Versailles dans sa capit,aie, Je blanc, emblème de la dynastie des Bourbons, fut inséré entre le rouge et Je bleu, couleurs du Tiers Etat et de Paris, pour marquer la r~conciliation du peuple avec la royauté. Mais la première République l'avait gardé quand mêm': l'Empire l'avait porté sui· mille champs de bataille; la Restauration l'avait abattu; la Révolution de 1830 l'avait relevé. C'étaient ses litres anciens. En revanche il avait abrité la monarchie de Louis-Philippe, la domination exclusive de la bourgeoisie, le régime qui venait de sombrer; il pouvait passer pour compromis dans la défaite. C'étaient ses torts récents. Le drapeau rouge était celui q,;i avait flotté sur les barricades; il avait figuré dans mainte émeute; par cela seul qu'il devait être déployé chaque fois qu'au nom de la loi on sommait un attroupement de se disperser, il avait pris une signification révolutionnaire. Le drapeau de la répression par la force était devenu le drapeau de l'insurrection armJ0 • Or l'insurrection était victorieuse; il semblait avoir le droit d'être à l'honneur comme il avait été au combat. Malheureusement les symboles sont vagues de leur nature; ils ont surtout la signification qu'on leur prête et le drapeau rouge symbolisait deux choses difJérentes, que ne distinguaient pas toujours nettement ceux qui l'arboraient et que confondaient obstinément, soit peur, soit calcul, tous ceux qui s'en effarouchaient. C'était, d'une part, un passé tragique, vivant et !Jamboyant dans les mémoires, Quatre-vingt-treize, la guerre civile et la guerre à tous les trônes, l'échafaud, la Terreur; c'était, d'autre part, l'avènement du • peuple• au pouvoir, l'obligation pour le Tiers Etat de compter avec le quatrième Etat, l'ascension des pauvres au rang des riches, le redressement du travail en face du capital, la poussée wrs !'aboliLion des classes et du salariat, tout cet ensemble très vague qui, sous le nom de République sociale, s'esquissait à demi voilé dans la brm;ne de l'avenir. Ces deux significations du drapeau rouge, toutes deux également déplaisantes à la bourgeoisie, apparaissent clairement dans le conflit dont il est l'occasion. Lamartine, qui dirige la résistance à son adoption, lui reproche d'être un • symbole de sang•, et, oubliant que le rouge est dans l'Eglise chrétienne l'emhlême de la charité et qu'il brilla sur l'oriflamme des rois de F.rance, il pi:oteate contre une couleur• qui excite les hommes comme les brutes •; il l'accuse d'annoncer• une république convulsive•; et quand, harmonieux magnétiseur de la surexcitation populaire, il lance la phrase fameuse : • Le drapeau rouge n'a jamais lait que Je tour du Champ de Mars, trainé dans le sang du peuple en 91 et 93, et le drapeau tricolOl'e a fait le tour du monde avec le qom, la gloire et la liberté de la patcie ... •• il ne commet pas seulement une éloquente erreur historique, puisque Bailly, maire de Paris, fut précisément condamné pour avoir fait tirer 1ur dea

I IISTOIHf. SOCIALISTE 7 ciloyens en omeltaut de déployer le drapeau avertisseur du recours à la Corce; mais il laisse habilement dans l'ombre la moiLié de la question; il semble pros• crin' uniquement cc qu'il nomme « le drapeau dJJ la Terreur•; et pourtant il sait, il reconnait !ni-même qu'il y a autre rhosr dans le débat engagé, qu'en deman• dant le remp\acPmenl du drapeau tricolore ses adversaires entendent répudier un régime • où le riche continue à jouir et le pauv!"f' à souffrir, le fabricant à exploiter l'homme en le condamnant au salaiw ou à la famine • ; en un mot il sent très bien qu'il s'agit là d'une lutle de class.'s qui sont en désarr()rd, non point seulement sur des moyens, mais sur le but à poursuivre. « C'était, a-t-il écrit, la luUe ouverte des prolétaires crmtr,, la bonr~aoisie. , Lamartine, racontant plus tard ccUe joorne,· qui fut sa journ(-e, la fait finir dans une clarté d'apothéose dont il est le centre rayonnant et, sur la foi de son récit, l'histoire complaisante a docikm 'nt accepté la légende d'une multitude en délire soudainement apaisée par la puissance d'un grand charmeur et dupeur d'oreilles. La vérité est qu'il fallut notre chose pour calmer l'o~ag,>.Il fallui une concession_prudente aux vœu"< du peuple, appuy.<s dans. le gouYCrnemcnt lui1nême par Louis Blanc. LP Jfoniteur du ').7 févri<'t publia le décret suivant: Le gouvernement provisoire décbre que le drape3u national est le drareau lrico• !ore. dont le couleurs seront rétablies dans l'ordre qu'avait a<loplê la Répul,lique lrançai"e·Sur c· drapeau sont tl-crilsces mols: Rt.PrnLrQO'E FlUNÇABE. J.ibuté. E~alitl. Praur11ité. trois mots qui c:q i ,nt. t 1~ s ns l·• plus étendu des doclrmes démocratiques dont et drapeau t.·st le symbole, en m\!me temps que s1.:scoulPurs en conlinucnt les traditions. Comme signe de ralliement et cornme souvenir de reconnaivcance pour le dernier acte de la ré\·olulion populaire. les mem.br1 s du gouvernement p1•0,·L...~ire et les autns aut 1ilê.:. porteront la rO.">L'llreouge. laquelle sera ptacf:e aussi à Ja hampe du dr.:111eau. On comprend mieux. ap1•l",-. edl,' d~l•i-;ion qui fut ünmédiatemcnt commw:Uquée à la foule, sa pacifique relraite; et cela explique sans doute aussi pourquoi Blanqui, - l'homme-mystère, l'infatigable préparateur de coups de main, mais aussi le lucide esprit qui. seize ans plus. lôt, dénonçait au fond des querelles poli• tiques c la guerre entre les pauvres et les riches • - après avoir lait placarder le. matin sur les murs de Pads cette affiche comminatoir<> : • Le peuple victorieux n'amènera pas son pavillon ... ,, conseill:tit. le s.oir mêrnc, aux siens de se rctir, r sans rien faire. En tout cas, entre If gouvernemenL et ceux qui le poussaient en avant un véritable compromis venait d'être conclu, compromis accentué par ce fait que ;\larrast, Flocon, Louis Blanc et Alberl passaient sans bruit du rang de secrétaires à celai de mJJmbres du Gouvememenl provisoire. Par les deux derniers &urtoui un peu de rouge y entrail e\ relevait la teinte trop pâle dont Je peuple lui faisait un grief. Le soir même uno, série de décrets esàayail de satistaire à la Coisles modérés 8' les républicains d'avani-gardo : lranslormation des 'foileries en un hospice d'invalides ciTih;, adoption des enlanls donl les pères venaient ~e mounr en corn•

8 HISTOIBE SOCIALISTE battant pvur la patrie, mise en liberté de tous les détenus politiques, enfin aboli• lion de la peine de mort • en matière politique •• mesure incomplète qui ne pro• clamait pas l'inviolabilité de la vie humaine, comme le dit à tort un des considé· rants rédigés par Louis 131anc,mais qui témoignait de la générosité des vainq ueurs, rassurait les timorés et leur prouvait que la guillotine de Quatre-vingt.-treiz eét.ait reléguée au musée des antiques. Toutefois la grosse question, cachée au rond du conflit des deux drapeau x, n'était point tranchée, et elle reparaissait sous une forme plus nette. De vant le gouvernement se présentait en tumulte et en arm's une délégation condu ite par un ouvrier nommé Marche, un de ces inconnus dont leur énergie fait de s chefs dans les moments de troubles. JI réclame la reconnaissance immédiate du • droit au travail •· Le gouvernement regimbe devant cette sommation impé rieuse. Lamartine s'efforce de prendre l'ouvrier à la glu de son éloquence. • Assez de phrases comme cela! • interrompt brutalement le jeune homme. Peutêtre se rût-il laissé gagner quand même, si Louis Blanc, après un instant d'hésitat ion, ne ,,. fût prononcé en sa laveur. Avec Flocon et Ledru-Rollin, Louis 131an crédige, ,éance tenante, le décret suivant dont le. redites sentent la hâte de l'imp rovisa• lion: • Le gouvernement provisoire de la Hépublique française s'engage à garantir l'cxistrnce de l'ouv1 ier par le travail. • li s'engage à garantir du travail à Lous les citoyens. • Il reconnaH que les ouvriers doivent s'associer entre eux pour jouir du bénéfice de leur travail. • Ledru-Rollin rait ajouter cet article, qui ressemble à un don de joyeux avànement : • Le gouvernement provisoire r('lld aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui va échoir de la liste civile. • Tous signent, plusieurs sans doute à contre-coeur. C'ét.ait, en efî,t, l'acte le plus révolutionnaire qu'on leur eût encore arraché. Le décret éta.it un enga gement solennel de l'Etat à intervenir dans le domaine économique, à transformer l'or- •ganisation industrielle et agricole dans un sens favorable aux travailleurs. Il indi• quait en termes imprécis l'association comme le m~yen d'atteindre ce but. La Révolution sociale avait trouvé là Ra formule vague. Le socialisme, pour la première fois, sortait des livres pour entrer dans la voie ardue des réalisations. S'il faut en croire des témoignages contemporains, Marche aurait dit: • Le peuple attendra; il met trois mois de misère au service de la République. • Le peuple, dont on escomptait si légèrement la patience, ne paraissait pas disposé à attendre si longtemps. Le matin du 28 Février, jour oil la République devai\ Ure officiellement proclamée sur la place de la Bastille, plusieurs milliel'I d'ouvriers, rangés par corps de métier, couvraient la place de Glive; ila portaien\ dee bannièlw oil ae liaaient ces mots : Minùtm tiu l'n,grà. - Orgonùalion ci.

HJSTOIHE SOCIALISTE 9 f«vail. - Abolition de l'exploil11tio,, de l'homme par l'homme, et une nouvelle députation populaire était annoncée au Gouvernement provisoire. Grand émoi parmi ses membres; il est permis d'affirmer que, dans l'intervalle écoulé depuis l'avant-veille, les modérés s'étaient repris, qu'ils s'étaient efTrayésde leur décret, qu'ils répugnaient à donner une sanction si prompte à des paroles dépassant leur pensée. Lamartine se fit l'interprète de ce revirement; il déclare que pour lui organilation et travail sont deux termes incompatibles, dont il ne peut comprendre l'accouplement. Il refuse de signer le nouveau décret qu'on réclame du ;;·>uvernement et il entraine avec lui la quasi-unanimité de ses collè.~ues.Louis Biarre, de son côté, ne veut point laisser protester l'engagement pris envers le peuple; il ofTresa démission el celle d'Albert. Mais on est bien près des barricades. Ne sera-ce pas le signal d'une reprise dans la guerre des rues? On cherche une transaction. Si Louis Blanc el Albert voulaient consentir à présider une Commission qui siégerait au Luxembourg et dresserait, avec l'aide des travailleurs eux-mêmes, un plan d'organisation du travail...!- Une Commission au lieu d'un ministère; une assemblée délibérante au lieu d'un organe d'action! Pas d'argent., pas de pouvoir pour réaliser les réformes rêvées. Un cours sur la faim devant des afTamés; une parlotte• autour d'une marmite vide.• JI y avait cent motifs pour refuser. Il y en eut de plus puissants qui décidèrent Louis Blanc à accepter. Crainte de rouvrir l'ère des émeutes? Gloriole de présider un parlement du travail? Espoir de créer un centre officiel d'agitation socialiste? Honte de paraitre reculer devar.t la solution d'un problème dont on lui empruntait l'énoncé? Qui osera se prononcer? Qui peut sonder les cœurs•? Toujours est-il qu'il accepta une proposition qui était une façon déguisée d'éluder les demandes du prolétariat; il abritait cette espèce de retraite derrière de belles paroles qu'il prit la peine d'écrire en tête du décret: • Considérant que la révolution faite par le peuple doit être faite pour lui; qu'il est temps de mettre un terme aux longues et iniques soufTrancesdes travailleurs; que la question du travail est d'une importance suprême; qu'il n'en est pas de plus haute, de plus digne des préoccupations d'un gouvernement républicain... • C'étaient là de bien grands mols pour une petite création. Il est vrai qu'elle reçut un litre sonore; qu'elle s'appela Commilaion de gouvernement pour lei tnwailleun; que Louis Blanc en était président et Albert, vice-président. On s'est demandé s'il fallait voir une machiavélique intention dans l'acte par lequel les modérés du Gouvernement provisoire déportaient ainsi au Luxembourg les deux plus bardis de leurs collègues. Cela est possible ; mais il est aussi permis de croire que ce fut un expédient dont personne sur· le moment même, pas plus Louis Blanc que Lamartine, ne mesura l'exacte portée, et, ce q,ii semble le prouver, c'est l'inquiétude que provoqua bientôt celle Commission du Luxembourg chez ceux mêmes qui l'avaient instituée et l'effort permanent qu'ils firent pour en neutraliser l'influence.

10 HISTOIHE SOCI.\LISTE Ils avaient commencé dès la veille. Faute de vuuloir ou de savoir organiser, le travail, ils s'étaient hâtés d'orgo.niser l'aumône. Le 27 février, était publié un décret ainsi conçu : c Le Gouvernement provisoire décrète l'établissement d'ateliel'S nationau:r. Le ministru des travaux publics est chargé de l'exécution du présent déel'et. • Ce n'était pas chose nouvelle, tant s'en faull. C'était, au contraire, une antique tradition française d.- créer, dans les moments de crise économique, pour les ouvricr,i inoccupés, ce qu'on appelait des ateliers de charit-'. L'ancien régime avait abondamment usé de cette suprême ressource des joul'llmauvais (1) et le XIX• siècle n'y avait pas renoncé. Après 1830, le gouvern"ment de LouisPhilippe, avait, d'une part, distribué trente millions au commerc~et à l'industrie, c'est-à-dire auxcpatrons, et, d'autre part, ouvert pour les travailleurs des ateliers qui leur assuraient un salaire provisoire. L'an 1837, on avait encore pl'iS en faveur de ceux-ci des mesures analogues. Lille, Douai avaient, avant la Révolution, leurs ateliers communaux. Cet essai d'assistance par Je Lra,·uil,ainsi entré, dans les mœurs, devait naturellement repar~itre en un moment où l'achèvement des travaux entrepris pour les fortifications de Paris, la crise industrielle et commerciale venue d'Angleterre sur le continent dès 1817, la crise agricole due aux mauvaises récoltes, enfin le trouble inséparable de toute révolution condamnaient au chômage forcé des milliers et des milliers d'ouvriers. En ressuscitant une fois de plus cette ir.stitntion de sauvetage, on ne s'inspirait nullement d'un pl'incipe socialiste; l'organisation en était m~me confiée à ~Iarie, adveTSaireavéré du socialisme; et la vieille appell;tion d' ate/ie.-s de cha,·ilé allait rep'araltre dans les circulaires ministérielles de Ledru-Rollin comme- dans les' communes nombreuses qui devaient imiter Pal'is. Une autre mesure complétait celle-là. C'était la cri'etion de la garde nallonale mobile; on y eurô!ait les jeunes faubouriens-dont beaucoup a,·aientcombattu sur les barricades et on leur attribuait une solde de 1 fr. 50 pal' jour. La majorité du gouvernement provisoire espérait s'attacher ainsi de deux manières diITéNnles les oo:vriers qu'elle redoutait. Peut-être croyait-elle les détourne,- des idées de transformation sociale qui couvaient dans les têtes les plus ardent"s; peut-être avait-e!Je aussi l'illusion de faire tout ce qui était licite et possible pour Yamélioration du sort des t~availleurs, en appliquant ce que Lam..rtine appelait c les principes de la charité entre les différentes classes de citoyens.• (1) Au temps de la Ligue, un peu plus tard sous llenri IV, on en avait institué à Paria et en d'autr s vil:ts. Sur h ftn du r~gne de Loui1 XIV. en 169:l, en 1695, on avait e.u re<'Our, à ee moyPn de lutt.er contre la: misère. Oa !e retr•uv~ "0·ivcnt employé au siècle suivaat, notamment en t 764. et dans J"s années qui précéd)rcnt la Révûh.1tion. On sait qo'au cours do cel1c-ci, f'ft 1789. les chant;ers ouvert.a, à. Montmartre. pour I s $"ns,..t-:a-vaial v:ii.:nt pat a ~sur; mquiéiant.s aux bourg~ois de Paris pour qu'ils fissent en armes l'ijM;alade de la butte avec l'intention de le& disperser.

r HISTOIRE SOCIALISTE 11 Mais rien ne Tévélait mieux le dissentirnc•nt <•xi,tant parmi les membres du gouvernement. Où la majorité disait : charité, la minorité répliquait : justice. 'La politique du gouvernement provisoire sur la question du travail tient tout entière dans ceite opposition. CHAPITRE TI \.'ACCUEIL PAIT A LA Rli:PU8LIQUE EN f'RA:\ct: ET A t."t:TRA~GER J'ai montré lt·s premiers symptômes de la lutte des classes au lendemain du 24 février; mais le tableau serait incomplet et faux, si je ne faisais voir la contrepartie, l'union apparente des classes dans ce matin ensoleillé de la deuxième République. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu au mondo éclosion plus luxuriante de rêves fratemels et d'enthousiasmes candides que dans le printemps précoce et chaud de l'année 1848. Le peuple de Paris, peuple théâtral, s'il en fut, peuple ami des spectacles qui parlent aux yeux et du drame palpitant qui parle au cœur, [ut pris d'une ivresse de bruit, de mouvement, de Yic. On l'eût dit frappé d'un coup de soleil qui exaltait toutes les têtes. Quel changement aussi en quelques héures !Toutes les libertés conquises à la fois ! Liberté de tout imprimer et de tout afficher! Liberté de se réunir et cl,• discourir en public sur tout sujet! Liberté de s'associer et de voter des ordres du jour en des diminutifs d'assemblées législatives! Liberlé de dérouler dans les rues de pittoresques cortèges aux bannières flottantes! Liberté d'entouner à gorge déployée• la grande Jllarseillai,e • et ce Chant des Girondins, qui, par une transposition très paTisicnne, sort soudain du théâlre pour entrer dans l'histoire! En tout cela une fraîcheur et une douceur d'aurore. Chez les vainqueurs une foi naïve en la naissance d'une ère nouvelle. Une volonté arrêtée d'en être dignes. Une bonté large rayonnant sur tous les opprimés eL aspirant à leur porter la délivrance. Un épanouissement superbe de fraternité. li, semble que l'on nage da,13 une mer de lait. Ceux qui trempèrent alors leurs lèvres dans le breuvage enchanté de l'illusion en ont gardé, durant toute leur existence, la saveur grisante et le regret attendri, même quand au fond de la coupe ils avaient bu l'amertume et le dégoût. On pourrait définir la Révolution de 1848: le romantisme en politique. Ce fut un déchaînement lyrique des imaginations, une débauche d'idéalisme. li est naturel qu'un poète, comme Lamartine, soit un de ses conducteurs et qu'il dise dans une réponse aux étudiants: • Nous faisons aujomd'hui la plus sublime des ·poésies. • · l;e qui permet. ce vagabondage dans l'azur, c'est la trève, disons mieux, l'évanouissement momentané des partis. Louis-Philippe s'est piteusement enru, ~one Alffflt ~- '81lbMolrc:a ~ BiaTJl1l

12 HISTOIHE :,OWALJ:,TE et, au dire do Tocqueville, il n'est pas plus question de lui • quo s'il eût appartenu à la dynastie des Mérovingions.• On s'est gardé d'arrêter Guizot qui est allé le rojoindro en Anglotorre. Tous les serviteurs des puissants d'hier se trouvent mués en répul,licains par un coup do baguette. C'est à qui se ralliera à la Répu• blique avec le plus de fougue et d'éclat. Los gros banquiers, Rothschild en tête, souscrivent pour les blessés do lévrier. Les dignitaires de l'Eglise protestent do leur amour évangélique de l'égalité. Dos religieuses offrent leurs couvents pour) installer les invalides du travail. Des duchesses, avec les lemmes des nouveaux maitres du pouvoir, organisent d~ssociétés d'assistance, des Fraternilé8, contre la misère. La magistrature, l'Université, l'armée, d'anciens ministres do la monarchie, closfamiliers et des fils du roi déchu, des princes de la famille Bonaparte s'inclinent avec déférence devant la majesté du peuple. A peine quelques légers désordres, vite réprimés sans effusion de sang. Jamais Révolution ne fut moins sanguinaire. Cc qui domine dans la grande villoenfiévrée, c'est une sorte d'anarchio hon enfant. La foule use pacifiquement son besoin d'agitation à planter des arbres de la Liberté. On les enrubanne, on les promène en grande cérémonie, et dans la procession les membres du clergé fraternisent avec les élèves des Ecoles et les gens des laubou,·gs, les chants d'église alternent avec les refrains révolutionnaires. Partout dans les fêtes et les discours revient l'appel à l'entente amicale des classes, l'allusion à l'unive,selle harmonie des intérêts. La secousse ressentie par lescerveaux suscitait encore des démonstrations sans nombre. Qui dira les mille délégations allant porter au Gouvernement provisoire leurs sympathies, leurs vœux, leurs doléances, et rapportant en échange de bonnes paroles ou quelque couplet mélodieux de Lamartine, le grand orgue de la Révolution? C'est un défilé d'Anglais, de Suisses, de Grecs, de Hongrois, de Norvégiens, de Bclg,•s,d' Irlandais, d'llaliens, de Roumains, de Polonais, etc.; l'Europe démocratique, par la voix de ses enlauts résidant ù Paris, salue l'avènement de la démocratie en France. Tous les groupes et toutes les couches de la population, depuis les Consistoires protestants, les israélites et les membres des fabrique~ catholiques jusqu'aux élèves des écoles ot des lycées, jusqu'aux invalides, aux tambours et aux sapeurs-pompiers, haranguent et sont harangués tour à tour. Mais cc qui frappe surtout, c'est un réveil de la vie corporative; on dirait que toute l'armée du travail vient sc lairo passer en revue, qu'élle se souvient des temps où chaque méticl' avait sa place d'bonneurdans les cérémonies publiques.Compagnons charpentiers, dont la société est contemporaine de ces âges lointains; porteurs d'eau et employés des messageries nationales, destinés à disparaitre bientôt; travailleurs et travailleuses des petits ateliers, bijoutiers, marbriers, peintres en bâtiment, selliers, culottières et giletières; ouvriers de la grande industrie, des chemins de fer, de la Compagnie du gaz, des ralfineries de sucre, des fabriques de produits chimiques, des usines Derosnes et Gail, sc relaient, semble-t-il, pour ne pas laisser oublier en haut lieu que le quatrième Etat réclame sa place au banquel de la vie.

IIISTlllHE SOCIALISTE L'ouvrier, qui jaillissuiLainsi de l'ombreoù on l'avait mainlcnu 1 csLvraim"nt le personnage-type, le héros de ces premières semaines de la Révolution. Il rsl l..1~Sru1Nx 11!481 (O'aprà une estampe du M\IM\eCarnavalet.) traité en souverain de fraiche date; il est flatté, courtisé, imité. Les orateurs officiels vantent son courage dans la bataille, sa générosité dans la victoire, son dévouement au bien général, son intelligence politique, louanges méritées sans UY. 648. - RISTOIRK 80CJALISTB. - LA DEUXlkMB RtPUBLIQUI PRANÇA1S1. UY. 648

14 IIISTIJIIŒ SOCIALISTE doute, mais ù dessein grossi,•s. qui vi~ent l'avenir plus encore que le présent et ressemblent à des conseils enveloppés dP miel.Un refrain du temps traduit nalvement l'idolâtrie dont la , sainte canaille • est l'objet: Chapeau bas devant la casquette 1 A genoux devant l'ouvrier! Le bourgeois essaie de se rapprocher autant qu'il peut de cet ~tre idéal : vestons sans façon, cravates liches, chapeaux mous, barbes croissant en liberté, manières simples, voire un peu débraillées, ton fa~ilier et au besoin trivial, phrases huroani!,aires où le mot de citoyen se carre et s'élargit à chaque tournant: voilà ce qui remplace Je langage et le costume gourmé~ de la vPille. A la Comédie Française, devenue le thé§.tre de la République, pendant que Rachel déclame la Marseillaise à genoux et roulée dans les plis du drapeau tricolore, on peut voir dans son auditoire, en apparence tout populaire, des blouses qui recouvrent du linge 6n. Une dame de l'aristocratie anglaise qui vit alors à Paris, écrit:• Nous mettons tous de gços souliers; nous portons tous un parapluie et nous lâchons de ressembler autant que possible à nos portières. • La Revue de, deux monde,, c'est tout dire, félicite Jegouvernement d'avoir proclamé le droit au travail. Qu'y avait-il au fond de cet étalage d~ ¼ndresse à l'adresse, des ouvriers ? Un sentiment de peur, à n'en pas douter, devant ces masses énigmatiques qui sortaient de leurs noirs taudis; un respect de leur puissance démontré non seulement par l'aisance avec laquelle avaient été bousculés, eriFrance, un ministre et un roi, mais par l'espèce de tremblement de trônes qui secouait toutes les capitales d'Europe; probablement aussi une reconnaissance secrète pour res meurt-de-faim qui, maitres de richesses énormes, avaient sauvé les diamants de la couronne et fusillé sans pitié les voleurs; enfin, dans une bonne partie d~ la population, u~ sincère élan de fraternité humaine. Un témoin, alors simple ouvrier, a écrit-: , Je crois qu'à nulle autf'P époque ile notre histoire l'opinion publique n'avait montré de meilleures dispositions pour améliorer la condition morale et ~atérielle du peuple. • Certes, les mauvais vouloirs ne manquaient pas; mais il~se dissimulaient prudemment. Ce lendemain d'orage lut un de ces rares moments de sérénité où le ciel bleu rit sur la terre encore détrempée et sem6e de débris! Accalmie trompeuse, si l'on veut, et déjà traversée d'éclairs qui annoncent une prochaine -bourrasque; mais halte bienfaisante qui repose, lai\ miroiter dennt les nations lassées l'image et l'espoir d'une concorde durable et les aide par là même à poursuivre leur marche sur la route rocailleuse oi elles cheminent 1 Cet &ge d'or d'une Révolution, • qui ressemblait à une ~ête plut&t qu'à une catastrophe •, était encore illuminé par l'accueil que la province faisait au nouveau régime. Les communiMtions étaient lentes alors entre la capitale et Je reste du pays; U fallait douze jours pom qu'une correspondanee par leltres 1p6t s'échanger entre Paris et les Basaes-Alpes. On aurait pu s'attendre à dès collfllls dMIII certaines

HISTOIRE SOCIALISTE 15 parties reculée où les nouvelles ne pénétraient que tardivement. Il o'eo fut rien. On n'était pas loin du temps où Henri Heine écrivait avec une impertinent.,, désinvolture: • En France, ce que pense la province importe autant que ce qu11 pensent mes jambes 1 • Paris, dans l'Etat centralisé à outrance depws Napoléon l", était accoutumé à prendre l'initiative des grands cbangemenùi politiques; les villes suivaient Paris et Je; <drn)'agnes suivaient les villes. Qci aurait pu s'opposer à la transformation accomplit ? L'Eglise, le parti légitimis1e avaient combattu vigoureusement le gouvernement dechu. Les 260.000 électeuis qui avaient composé • le pays légal • étaient trop clairS<'més, trop isolés pour former un solide noyau de résistance. La monar<·hi!·d!· Louis-Philippe n'eut Jl&S sa Vendée. elle croula comme un cbit.eau de cartes; Paris l'avait renversée d'un soulfk 011 la laissa tomber! La proclamation de la République fut accueùJH,, suivant les endroits, avt-c all~gresse ou avee une stupeur résignée. Dans 1!, villes industrielles, les ouvrier<, avo.nt-gan.le r~publicaine, saluè1ent avee entbou-1asme ce qui était pour eux ur,o promesse de mieux-être. A Lyon, qui était rtlc,r, la capitale ouvrière de Ja France, la cité des rnsurrections à caraclèn ,cof1al. ils arborèrent le drapu,u rouge qui flotta plusieurs semaines sur les forts occupés par eux; ils démoliM t le mur d'enceinte qui mettait leurs faubourgs sc,us le feu des canons; ils attaquèrent. des couvents dont les ouvroirs faisaient !uucurrence à leurs ateliers; ùs r,•,tèrent plusieurs semaines mallrt>s de la rue et de l'llôtel de ViUe, comme ils le lurent aussi à Limoges. A LiUe, ils Jetèrent le buste du -roi dans un canal, brisèrent quelques vitres, brûlèrent un,· gare; à 1-\c,ueo, ils saccagçrent aussi un débarcadère et menacèrent quelque, l,ôt.ds d,- ml,e, induslriels. Ils révélaie,,t ainsi, dès le début, que pour eux le mouvement s1grufiait abaissement des grar,ds et relèvement des petits. Là, comme à Paris, apparaissait. en pleine lumière leur antagonisme avee la bourgeoisie, ,,t l'•·lfort des cc,111m1ssairesenvoyés par le pc,uvoir central fut de contenir les impatiences des uns <-ncalmant les angoisses d, s autres. C'est en Alsace que la tiche lut le moins dilficile, parce que des patm11s intelligents, à Mulhouse surtout, avaient di:s luugLemps pris soin d'instruire et ,le traiter en hommes les travailleurs dt> leurs usines. Dans les grandes ,·illes de commerce, à ~larseillc ou à Nantes, la République suscitait moins d'espéranc<> •t partant moins de craintes; elle ftai~ acceptée sans peine et sans bruit. \ Toulouse, à Nancy, eUe était acclamée avant même qu'on sût ce qui se passait à Paris; à Bordeaux seulement, il se produisait une petite émeute bourgevise contre un Commissaire à qui l'on avait prête ,ks desseins terroristes. En mamt endroit, on créait des chantiers pour les ouvrwr,, <au, ouvrage ou on leur dist, ibuaiL des bous de pain. Dans les petites villes cl lc·s ,·illages, e'est tantôt, conw,e à Boussac, une explosion d'enthousiasme qui s'cxl,al,- en accents dithyrambique~: • Le peuple de Paris est grand et admirable ~ J&mais. li vient d'ouvrir Pn tr<•is jours une nouvelle ère à l'humanité.• C'c,t tan1ô1, comme en Alsace, une.,.uée inslinC'tivP ronlre l(~s usuriers juirw.. ou, C(1m1n•' rn plusirurs régions, un retour

16 HISTOIRE SOCIALISTE aux antiques usages qui permettent aux,riverains de faire du bois dans les forêts de l'Etat. De tous côtés se célèbrent des banquets, des cérémonies funèbres pour les victimes de février, et avec le C')ncours du clergé, au son des cloches et de la .1/aneil/aise chantée jusque dans les églises, s'élèvent des arbres de la Liberté. • La croix dressée sur l,i Calvaire, s'écriait un curé du Loiret, fut le premier arbre de la Liberté planté dans le monde. • En somme, sur toate la surface de la France et même de l'Algérie, la République, dès son apparition, obtenait ce résultat merveilleux et inattendu: un assentiment presque unanime. Restait l'étranger. Comment allait-il accueillir cette résurrection de la République française, qui avait laissé aux princes de si cuisants souvenirs et aux nations asservies de si contagieux exemples? A la nouvelle du 24 février, le czar s'était, disait-on, écrié:• A cheval, Messiewrs ! • En revanche !'écrivain Tchédrine conte l'effet que produisit la même nouvelle tombant comme une bombe dans une représentation de l'Opéra italien de Pétersbourg. • Les vieux ne cachaient pas leur mauvaise humeur; nous, les jeunes, nous pouvions à peine contenir notre joie... La France nous semblait le pays des miracles. • Le Norvégien Ibsen, le futur dramaturge, alors simple commis pharmacien, croyait assister au début de la Révolution universelle.Les ouvriers de Manchester éclataient en hourrahs, parce qu'Albert, un ouvrier comme eux, était membre du gouvernement provisoire. En .\llcmagne, l'on mobilisait deux corps d'armée et l'on mettait les canons en place sur les remparts de Cologne. La bataille semblait près de recommencer entre la France révolutionnaire et la Sainte-Alliance des rois. Mais les_conditions n'étaient plus les mêmes qu'en 1792 ni dans les monarchies européennes, ni dans la République nouvelle. Sans doute le parti républicain français était à peu près unanime à désirer, d'abord l'indépendance de toutes les nations martyrês et l'affranchissement de tous les sujets privés de leur liberté; puis une Sainte-Alliance des peuples aboutissant à des Etats-Unis d'Europe. Le Moniteur du 27 février exprimait l'espérance de cette fédération et c'est, à ma connaissance, le premier document gouvernemental qui en contienne le vœu formel. Mais,si l'on était d'accord sur le but, on était loin de l'être sur les moyens de l'atteindre. Les uns voulaient y arriver par la guerre, les autres par la paix. Les premiers se ressouvenaient d'ayoir de toute leur vigueur protesté, sous Louis-Philippe, contre les humiliations • de la paix à tout prbc •; s'inspirant moitié de Napoléon, moitié des • patriotes• M 1793, ils avaient demandé avec insistance la dénonciation des traités de 1815. Quelques publicistes, dans un accès de nationalisme agressif, avaient même réclamé pour la :France la frontière du Rhin. Surtout dans l'entourage de Ledru-Rollin, où l'on se modelait volontiers sur la Convention, on regardait le peuple français comme le missionnaire armé de la démocratie; on lui assignait le devoir de pousser au delà de ses frontières la propagande anti-monarchique. Un des refrains favoris de l'époque était celui-ci : Lespeuples sont pour nous des frèrea, Et 1,s tyrans, des •nnemis. I

HISTOIH~: SOCIALISTE 11 Une expédition pour rcm·erser les trônes et délivrer les opprimés de tout pays paraissait conforme à,la tradition républicaine. Quelques hommes d'action pensaient aboutir à rendre ainsi nécessaire un Comité de Salut public. Puis les bannis de l'Europe entière, vite accourus, comme des papillons à la flamme, au foyer d'effervescence qui venait de s'allumer, espéraient le, changer en un vaste incendie. On estimait à quinze mille leur nombre, rien qu'à Paris. Polonais, Irlandais, Allemands, Belges, llaliens s'agitaient et complotaient; un souffie belliqueux émanait de ce milieu ardent, qui était encore activé par des catholiques, amis de la Pologne et de l'Irlande, et par des orftciers friands de tout prétexte à conquérir des croix et des grades. )lais un courant pacifique venait le contrecarrer. Commerçants et industriels, tout à leurs affaires, ne voulaient pas d'une intervention armée. Le journal la Presse avait même prêché, avecquelquesuccès, ledésarmement général. Labour- ~eoisie était en immense majorité pour une politique prudente. Dans la classe ouvrière elle-même, il s'en (allait de beaucoup que tous fussent enclins à risquer une partie sanglante et dangereuse. Plus d'un, tout en buvant• à l'indépendance du monde •• répétait le beau vers de Pierre Dupont: L'amour est plus fort que la guerre. Déjà Pierre Leroux avait dit en prose : • L'amour fait plus que la force etla guerre. • Cabet, dans fa proclamation du 25 février, présentait l'armement du peuple tout entier comme • la garantie réelle de la paix universelle •.Considerant avait dom1é pour litre à son journal : la Démocratiepacifique. Le socialismenaissant étouffait et remplaçait, dans le cœur de ses adeptes, par le désir de réform,•s économiques les vieilles convoitises de gloriole et de conquêtes militaires. Lamartine lui-même-signale cet effet des prédications socialistes sur les masses popu• !aires. Pendant qu'une bonne partie de la démocratie française se prononçait pour cet internationalisme pacifique, les aristocraties et les monarchies vacillaient d'un bout à l'autre de l'Europe. La Suisse avait, dès 1845, donn6 le branle, en s'enga• geant hardiment dans la voie démocratique. Messine, Palerme, Naples s'étaient soulevées ensuite avant .Paris, au mois de janvier 1848. Mais après le coup de foudre du 24 février, voici ']Ue,le13 mars, Vienne s'insurgeait, Milan et Berlin le 18. Madrid le 26. Où s'arrêterait la trainée de poudre qui semblait faire son chemin sous un terrain miné ? Les princes inquiets, effarés, avaient assez à faire chez eux pour ne point chercher à gêner la France dans sa métamorphose. Accomplissant i\ leur tour l'évolution depuis longtemps opérée par l'Etat français.et qui avait fait sa longue prééminence dans l'Europe morcelée, les grandes puissances étaient aux prises, d'une part, avec des aspirations nationalistes qui se manifestaient par un b•soin d'unité funeste aux petites principautés ou, par un sursaut de révolte dan, les prov(nces conquises et mal assimilées; et, d'autre part, elles se débatlaicn t contre I 'S progrès d&S partis ré(orinat-•urs qui, chez les unes, ne dépassaient pas

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