Georges Renard - La République de 1848 : 1848-1852

56 IIIST0111E OCIALI TE mais Louis-Napoléon Bonaparte sort, mysLérieux et inquiétant, de la brume qui l'enveloppait. Nommé par quatre départements, il est admis à la Chambre, dont J. Favre et Louis Blanc, avec une chevaleresque témérité, contribuent à lui ouvrir les portes que Lamartine et Ledru-Rollin auraient voulu lui fermer; et, avec son équivoque figure d'aventurier exotique, il apparait aux uns comme un pauvre homme insignifiant et presque ridicule, aux autres coinme un rêveur humanitaire qui en est resté à /'Extinction du paupérisme; à de plus perspicaces, comme le centre de ralliement des ambitions, des déceptions, des craintes suscitées par le coul's vertigineux des événements. Mais il est trop tôt pour qu'il se mette en avant et content d'avoir conquis le droit d'être représentant du peuple, il envoie de Londres sa démission en risquant cette phrase césarienne : • Si le peuple m'impose des devoirs, je saurai les remplir•· En même temps que lui (et rien ne montre mieux la scission des électeurs en deux blocs opposés), sont élus à Paris des démocrates : Caussidière, Pierre Leroux, Proudhon; et de conservateurs, parmi lesquels Thiers, qui va rendre un cher consommé à la réac• tion parlementaire. L'habile et ambitieux petit homme revient d'autant plus redoutable que, pour être nommé, il a dfl passer sous les fourches caudines de l'Eglise el conclure avec elle une espèce de pacte aux dépens ~e la République el du régime lalque. Le parti de l'ordre, sc sentant plus rort devient plus agressif. Il envisage sans efîroi l'approche d'une lutte déci§ive. Lo 25 mai, chez Tocqueville, dans un diner où assistent entre autres convives Cousin et Molé, on s'accorde à dire qu'avant trois mois il y aura une bataille des rues où le parti anarchique sera écrasé. La bourgeoisie peut compter pour cela sur l'armée. L'armée se compose alors de conscrits désignés par le sort qui servent sept ans, d'engagés volontaires et de vieux soldais ou sous-officiers qui se rengagent pour une haute paie. Les fils de la bourgeoisie peuvent sc dérober à l'ennui et au danger du service en achetant des garçons pauvres qui prennent leur place. Les prix varient; il y a un cours de la vie humaine, un marché de la chair à canon. Et il est abondamment fourni. Sur Jll0.000 hommes environ qui sont sous les armes, on compte 180.000 ramplaçants. C'est donc une armée de prolétaires mais de prolétaires déracinés par leur long séjour sous les drapeaux, détachls de leur classe natale, pliés et assouplis par la discipline à leur fonction de machines à tuer, encadrés d'ailleurs d'orficiers qui sortent à peu près tous de la classe aisée; car ils viennent de Saint-Cyr ou de l'Ecole polytechnique, où l'on ne peut arriver qu'après de longues études qui coûtent rher. Elle a par suite un caractère professionnel fortement marqué. L'esprit de corps y est très puissant; la carrière des armes, non seulement pour lesofficiers, mais pour les sous-officierset le soldats, ressemble beaucoup à un métier. C::ettearmée est accoutumée à jouer un double rôle. Elle est chargée de maintenir l'ordre à l'intérieur; elle est pour cela mise en garnison dans les grandes

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