Georges Renard - La République de 1848 : 1848-1852

IIISTOIRE SOCIALISTE 3 semblant d'élection, dans la salle Saint-Jean, aboutit à la réunion des deux listes rivales. Marrast, Flocon, Louis Blanc, qui représentent le i\'atio11al cl la /lé/orme, Albert, un ouvrier mécanicien qui a quitté la veille sa blouse et ses outils dr travail, et qui est le candidat des sociétés secrètes, sont adjoints aux députés déjà désignés. Les trois derniers élus reçoivent, ou plutôt subissent d'abord, le titre de secrétaires, et, dans les premières séances, on oublie de convoquer Albert. Ainsi se trahit, dès l'origine, une sourde dissidence entre les onze hommes qui se chargent de présider aux dcstinée"sde la France. On peut distinguer parmi eux trois groupes divers. Le plus nombreux comprend les républicains modérés, ceux qui considèrent la révolution comme accomplie, du moment que la monarchie censitaire el la Chambre des Pairs out été balayées par la nation. Ce sont : Dupont de l'Eure, Arago, Crémieux, Garnier-Pagès, Lamartine, Marie et Marrast. Le plus avancé se compose des républicains socialistes Albert et Louis Blanc, partisans déclarés d'une profonde transformation économique. Entre ces deux extrêmes se placent, poids mobile oscillant de droite à gauche, des radicaux, des démocrates, Flocon, Ledru-Rollin, qui veulent très sincèrement des réformes sociales sans trop savoir lesquelles, mais qui n'entendent pas qu'on touche à la constitution de la propriété et au régime du salariat. Les premiers correspondent à celle partie moyenne, instruite et aisée de ;1a bourgeoisie, qui se sent majeure et capable de diriger, sans roi. sans cour et sans nobles, les affaires publiques; les derniers résument en eux les velléités frondeuses et vaguement humanitaires des petits bourgeois, des petits boutiquiers, des petit~ artisans qw souffrent des impôts mal assis, des inégalités consacrées par la loi et accrues par le développement du grand commerce et de la grande industrie, mais sans être réduits à la condition précaire des travailleurs contraints de louer leurs bras pour vivre. Les autres, enfin, sont les porte-voix de la classe ouvrière proprement dite et de ses aspirations imprécises, mais netkment orientées vers un régime plus égalitaire qw doit s'établir par l'association des hommes el la socialisation des choses. Tous, d'ailleurs, reflètent les opinions el représentent les inté· rêts des villes, non des campagnes. Gouvernement de concentration, gouvernement de compromis, hétérogène et. discordant, capable de s'entendre sur quelques points d'un programme restreint, condamné, dès qu'i se présentera une question brûlante, à des tiraillements sans fin, à des défiances mutuelles, à des débats violents. à des solutions éqwvoques et bâtardes! Amalgame d'éléments contraires, qui peut être bon pour la résistance à des ennemis communs et pour une époque rassise, mais qui l'est beaucoup moins pour l'action et pour un moment révolutionnaire ! Eclectisme périlleux qui paralyse les initiatives hardies, empêche toute politique énergique el suivie et qui, pratiqué de nouveau en 1870, n'a pas mieux réussi qu'en 1848; car l'unité de direction dans les grandes crises est une condition de salut. Les disputes inévitables de la majorité et de la minorité devaient conduire à la neutrali-

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