Eugène Fournière - Le règne de Louis-Philippe : 1830-1848

82 IIISTOIRE SOCIALISTE d'humanité dont il valait mieux ne pas se souvenir à présent que la lumière élait re,·cnue. .\lais l'histoire ne se laisse pas amputer ainsi de tout un millénaire. La jeunesse pensante de 1830 sentait bien que la France n'Hait pas née en 1ï89, qu'elle n'était pas upc terre barbare arnnl que les humanistes du xv1• siècle lui rapportassent les cendres du flambeau qui d'Athènes et de nome avait rayonné sur le monde. Sans repousser cette précieuse et immortelle beauté des formes et des · pensées émanée du Parthénon et de l'oouvrc de Platon, clic se refusait à méconnaitre plus longtemps le vigoureux et rude effort de la pensée nationale, les gauches et ardentes aspirations de l'art national, les naïves et pénétrantes poésies des conteurs qui formèrent no~reJanguc, le génie des maçons anonymes qul conslrui• sirenl nos cathédrales et no\ hôtels de ville. D'autre pal'l, avec toute l'inju~Liccdu triomphe, les classiques a,·aient l'fljelé dans la nuit du moyen tlgc ceux-là mêrnrs qui leur a,·aicnL permis de triompher. En se datant de .\lalhcrbe, ilsoubliaient les vrais révolu lionnaircs cl s'installaient en conservateurs pourvus des biens dont ils refusent d'avouer l'origine. Ils supprimaient Honsard cl toute la pléïade, et ils abolissaient Rabelais, réduit aux proportions d'un farceur des Lempsbarbares. Voltaire, dont le regard cependant ne craint pu, dt' s'a\'cnlurer au delà des frontières, traite Shakespeare de• sauvage ivre», et IJucis fait e11<.:osrcandale quand iJ se risque ô transcrire en traits atténués et en couleur anémique les puissantes fresques du grand Anglais. Les victoires de Xapoléon avaienlrcconslitué un instant le domaine des Césars et de Charlemagne. Paris avait succédé à Home comme capitale de l'empire d'Occident; le.Saint-Empire romam a\'aitsanclionné l'hégémonie française en donnant une de ses filles au César moderne, comme d'ailleurs il en avait donné une au dernier Capétien. Le parti libéral et le parti républicain avaient attiré à eux les rayons de toute cette gloire, et leur amour de l'art classique, si bas qu'en fussent alors lombées les productions avec les Baour-Lormian et autres Xépomucène Lemercier, faisait partie de l'orgueil qu'ils avaient d'être le peuple qui, à lui seul, avait fait de si grandes choses et, ajoutons-le vile, avaiL élé l'instituteur révolutionnaire de l'Europe. Au mérite d'être remonté aux sources vivaces et encore fécondes de notre histoire nationale, le romantisme en ajoutait un autre. li n'avait pas seulement exploré le temps; pour ravh·er notre trésor d'impressions cl d'émotions, il avait franchi nos frontières et revivifié notre génie national de la sève neuve, abondante et 'ori• ginale des génies exotiques. Et, en somme, ce n'était que reprendre notre bien. Schiller et Byron ont chanté la nature et la liberté. ~lais qui donc furent leurs maitres? Housseau, qui fil airner la nature, et \'ollaire, la liberté. ~1éconnaitre ces vérités, et les plus démocrates les méconnurent le plus, c'était mériter l'apostrophe goguenarde de Victor Il ugo : • Cn classiq uc jacobin, disait-il ; un bonnet rougesur une perruque. •A force de génie, Victor Il ugo sut contraindre le jarobin à jot.er bas sa perruque.

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