Eugène Fournière - Le règne de Louis-Philippe : 1830-1848

IIJSTOl liE SOCI.\LISTE 30ï ;\lorelly n'aYait-il pas dit, parlant des moralistes C't des l!<gislateurs: « Ces g,.1id<'s 1 aussi a,·cuglcs que ceux quïJs prélcndairnt corn.luire, ont éteint tous les rnotirs d'a[foclion qui devaient nécessairement raire Je lien des forces de l'humanité!» Et, dans son naturalisme violent, Diderot n'avait-il pas l•crit que, pour être le tyran de l'homme, il fallait le civiliser? « Empoisonnez-le de ,·olr~ mieux, di- :-.ait-il, d'une 1noralc contraire à la nature ... éternisez la ~ucrrc dans la cave1·nc et que l'homme naturel y :,oit toujour:; C'nchainésous lc-spit><lsde l'homme moral.)) Chose curieuse! Les anarchistes se réclament volontiers de Diderot, le citent fréqucmrncnt, connaissent par cœur son Supplément an ,•oyage de /Jougaùwille. El bien que Fourier soit beaucoup plus proche d'eux par k• temps, l'l aussi par la précision de ses-théories morales eL sociales, ils n'en font, guère ras. Esl•Cc parce que Fourier, pour justifier les passions, déclare que« Dieu fit bien tout ce qu'il fit»? Cet axiome, il l'emprunlC' à Jean.Jacque:-; Hou:,seau; mais le deismc de cclui•ci c:,L 1wllcment politique, puisqu'il est à la base même de l'Etat, tandis que, pour Fourier, Dieu n'esL qu'un i:,ynonyme de la naLurc.. \gir selon sa nalt11'P, c'est. plaire à Dieu. Puisque Dieu, ou la nature, a mis en nous dC':;pa..s::;ion~, c't•sl pour 'lu'cllP::-i SOÎ('nt satisfaite~, et non co1~1primëes. .:\''rst•cC pas là le fondf'!llf'nl mêmo de la dortrine anarchi,le ? .\lais <.:c n'est pas sculcrncnt en morale qut.> Fourier <•:,l un prérur:-;cur de- l'anar• chi:;mc. Son indirfércnce vis•à•YÎ5 des rl•.!.timc,spoliliquc,s, srs C'l'iliques vioicntr-; contre la Hérnlulion qui a proclamé les droits de l'homme cl lui a C'oncédé « des droits dérisoires de souvcraîncté en luî déniant son droit réel, crlui ùu minimum,» Sl'S sarca:-.mes répétés contre Je peuple qui croit a\·oir ga~né quelqm• <.'hosc ù fair.• une ré\·olution poliliqu(.", cc qui le fait s'éc,·iN· avec fureur:« Le plaisant :,ouvcrain qu'un souverain qui meurt de faim! ,1 - tout cela, c'c::;t. le fonds où puiserJ la <Titîquc anarchi:;tc eL où s'alimentera également Ja triliquc sociati~te. L'allraction passionnelle déterminant les homrnes à se grouper par arlînil(s pour cxécutrr, sans autre impél'atif que leur dt•~ir,.les tâches propre:.; à leur procurer le::;sali:,factions qu'ils recherchent, sans au\_·unc intcrn•nlion c1·autorilé personnelle ou t'..-crilc, qu,esL-cc,sinon. la form.ulcsociale 111êmcd(.l l'anarchisme? Da11s son Traité de l'Association domestique et agricole, qu'il publiera en 1822, et dans lr::i liv~..s qui suivront, le Xouveau monde industriel en 18:W, la Fausse industrie en J83:;, Fourier demeurera fidèle à celle règle de liberté absolue. Il est d'un individualisme si complet, que non seulement il émancipe la femme, jusque-là vouée malgré clic aux lâches ménagères, mais encore l'enrant, sur lequel le père, ni personne, ne garde autorité; le fils <l'un monarque lui-même, dès l'âge de quatre ans, pou,·ant assu,·er sa subsistance par son travail dans le groupe des enfants de son âge. Fourier a remarqué que les enfants n'ont pas les répu· gnances de l'adulte pour les immondices dans lesquelles ils aiment à se rouler par jeu. En bon utililairo rationaLislc qui n'a lu aucun philosophe, - mais leurs idl-es sont dans l'air <l.cpuis une génération au moins, eL chacun les respire, en esL imprégné, - il fera du jeu un tra,·ail et du travail un jeu.

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