Jean Jaurès - La Convention

1640 HISTOIRE SOCIALISTE nellement sur l'herbe sous des lentes pratiquées à cet effet au pourtour de l'cnccinlc, a consommé avec ses frères la nourriture qu'il avait apr,orlée; enfin il a été construit un vaste théâtre où étaient représentés par des pantomimes Je, principaux é1•énements de notre Ré1·olulion •· Dans la lumière splendide, les sombres inscriptions des cachots de la Da,tille racontaient l'ancienne scnilurle : « Un vieillard a baigo6 celle pierre de ses larmes. - La corruption de ma femme m'a plongé dans ce cachot. - Des enfants avides m'ensevelirent ici. - Celle pierre n'a jamais été éclairée. - La 1crlu conduisait ici. - Je n'ai jamais tlté co11sol~. - Je suis enchainé depuis quarante ans à celle pierre. - Ils ont couvert mes traits d'un masque de fer. - Lasciate ogni spera11:a, voi chi enlrate. - Je fus oublié. - On écrasa sous mes yeux mon araigoée fidèle. - Je ne dors plus. - li y a quarante-quatre ans que je meurs. » C'était un spectacle sans précédent dans l'histoire. Ceux qui parlent à ce propos de la résurrection des antique, fêles romaines sont dupes du décor. Sans doute, il y avait dans l'ancienne Rome des fêles où dominait le caractère ci1il. El par delà les siècles chrétiens qui n'avaient mis en mouvement les foules que sous la discipline de la religion et dans le décor de l'Eglise, la libre humaoité révolutionnaire paraissait rejoindre la libre humanité antique. Mais quel esprit vraiment nouveau I D'abord, même clans ses grandioses cérémonies civiles, l'ancienne nome faisail place aux dieux : l'Imperator superbe montait au Capitole pour rendre grâce aux puis,ances supérieures qui avaient donné la victoire à la Cité. Et surtout, ce qu'elle célébrait, c'était le triomphe de la force, c'était l'orgueil de la conquête, c'élail l'écrasement des faibles et la sujétion des peuples; un long cortège de captifs et d'escla"es alte~tait la gloire des armées romaines el l'excellence des rlieu~ romains. C'est sur la serviluèe humaine que passait le char éclatant de, triomphateurs. Ici, dans le rayonnement de. la journée révolutionnaire toutes les ombres de servitude religieuse cl sociale s'érnnouis,enl. Les hommes n'invoquent ni les dieux ni Dieu. En cette féte du iO aoî\t n'apparaissenl ni les vic,lences gros,ières de l'hébertisme contre le christianisme et le culle, ni la bigoterie déiste de Robespierre. La religion n'est ni brutalement niée ni sournoisement ramenée. Elle esl ignorée, el le IiLre esprit humain, la libre joie humaine semblent se mouvoir hors d'elle. Tous les hommes peuvent interpréler à leur gré la nature; ils peuvent voir en elle une immense force qui se déploie ou l'expres~ion d'un ordre inlelligenl, qui se meut vers une fin ; ils peuvent la saluer comme la force éternelle ou comme Je Dieu éternel; mais ils n'en retiennent, pour la sublime communauté de la fêle, que l'aspect d'immensité ordonnée et vivanle par où elle peut émouvoir et a!Tranchir tous les esprits. Les révolutionnaires sanient bien que ce jour-là aussi ils innovaient. C'esl l'hymne d'une humanité toute nouvelle que le président de la Convention adresse à l'éternelle Nature :

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