Jean Jaurès - La Convention I

768 HISTOIRE SOCIALISTE • C'est animé de celle espérance que je retournai à Paris, et je parcourus, aVPr une ardeur que je n'avais point éprouvée jusque-là, la spacieuse cité. Je pa,,ais dernnt la prison où gisait le roi infortuné, formant avec sa femme et se, enfants une triste association de servitude. Je passais devant le pala is qui avail subi récemment le grondanl assaut ùu canon d'une foule furieus e. Je mr promenais dans le square du Carrousel (une place vide maintenant), où s'était naguère abattue la mort, el je contemplais çà el là des taches de san g, comme fait un homme qui a en main un volume où sont racontées des chos es qu'il :;ail mémoralJles, mai:; qui est fermé pour lui, étant écril dans une lang ue qu'il ne connalL point; il interroge avec peine les feuilles muelles el s'effr aie à demi de leur silence. ~lais la nuit, je sentais plus profo ndémenl dans qu el monde j'étais, quelle terre je foulais, et quel air je respirais. Ma chambre él ail haute el solitaire, tout près du toit d'une grande maison, et c'est un gite q ui m'aurait plu beaucoup dans un temps plus calme; alors même il n'était p as tout à fait sans charme. Je veillais, avec un flambeau toujours allumé, lisa nt par intervalles; la peur du passé m'opprimait presque aula nt que la peur de l'avenir. Je songeais à ces massacres de septembre, séparés de moi par qu elques semaines seulement! Je les voyais, je les touchais, el mon sommeil ét ait comme ensorcelé de fictions tragiques el d'histoires vraies, de réminiscenc es el d'avertissements. Le cheval s'habitue au manège, el dans sa course mê me la plus sauvage, il foule ses traces d'hier. A l'orage qui s'est dissipé, l'air p répare aussitôt un succes~eur farouche; le 0ol se relire, mais c'est pour quitt er bienl0t à nouveau son abri dans le grand abime; toutes choses ont une seconde naissance, el le tremblement de terre ne se satisfait point en une fo is. Ainsi mon esprit travaillait sur lui-même jusqu'à ce qu'il me sembll\l entendre une 1oix qui criait à toute la cité : • ~e dors plus•· « Le cauchemar s'enfuyait avec le cri même auquel il avait donné naissance. Mais, c'est en vain que les réflexions de l'esprit }Jlus calme me p romellaienl une douce paix et un doux oubli. La chambre, tou Lotranquille el silencieuse qu'elle fùl, m'apparaissait peu propice au repos de la nuit, sa ns défense comme une forêt où errent des tigres. « A la pointe du jour, i•' me hl\tais vers la promenade du Palai, d'Orléans (Palais Royal). A celle heure, les rues étaient tranquilles encore; mais il n ·en était pas ainsi le long des arcades. Là, dans un tumulte de cris discordan t~, qui me saluait clès l'entrée, j'entendais les 1oix aiguës des colporteurs, bra illant la • Dénonciation de, crimes de Maximilien Robespierre"; la ma in, prompte comme la voi:I.,distribuait un discours imprimé, le même qui avait élé prononcoi récemment, lorsque Robespierre, n'ignorant pas dans quel b ut quelques paroles de blâme indirect avaient été jetées, se leva hardiment, et défia quiconque a1ail formé sur lui de méchants soupçons, d'apporter ouv ertement son accusation; après un intervalle de mort, cl comme nul ne bougeait, Lou1et, dans le silence ùe Lou,, quilla ~on siège, suivit ~cul l'a,·cn ue

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