Jean Jaurès - La Convention I

132 HISTOIRE SOCJALJSTE il reste une heure et demie sans que je l'invite à s'asseoir; il se lamente d'un ton ]lien hypocrite sur le ,·ol de cette nuit, qui prive la nation de véritables richesse~; il clemanclcsi Ion n·a point quelques renseignements sur les auteurs; il s'étonne de ce qu'on n'ait rien pressenti à cet égard; il parle ensuite de Robespierre, de Marat, qui avaient commencé de déchirer Roland et moi, comme de tètes chaudes qu'il fallait laisser aller, comme d'hommes bien intentionnés, très zélés, qui s·errarouchaienl de tout, mais desquels il ne fallait pa, sïnquiéler; je le laisrni dire, parlai fort peu, et ne m·ouvris sur rien; il se retira, je ne l'ai plus jamais revu. • J'ai ,·ecu ce matin che:; moi, dis-je à mon mari lo1·sq11neous nous retro1wdmes, un d,s voleurs du garde•meuble qui venait voir s'il n'était pr,s so11pço1111t'. - Qui donc? - Fabre d'É_qlantine. - Comment le sais-tu? - Co111mr11tU?n coup si hardi ne peut être que l'œuvre de l'audacieux Danton: j'ignore si jamais cette vérité sera mathématiquement démontrée, mais je la sens vivement, et Fabre n'est venu faire que le rôle de son complice et de son espion. « J'ai appris, sept mois après, que l'on retenait dans les prisons de Beau- ,ais un grand coquin nomm6 Lefort qui a,ait été saisi avec des clîets du garde-meuble el qui chargeait Danton; mais on n'ose lé faire paraitre, parce que sa faction esl trop puissante. » Et c'est sur ces misérables commérages, c'est sur ces« pressentiments» de femme présomptueuse et vindicative que toute la Gironde calomniait le grand rérnlutionnaire. Qu'on n'allôgue pas qne ces paroles de Mm• Roland s~nl écrites plusieurs mois après, quand d,•jà la Gironde accablée accusait Danton de sa ruine. ~!""Roland dit qu'elle a eu tout de suite celle pensée et tenu ce propos. Elle ne ment pas. D'ailleurs, la phrase singulière de Roland, que j'ai soulign~e, est certainement l'écho de celle conversation extravagante du ministre et de sa femme. El le journal de Brissot, après avoir dit que le vol tenait à une grande machination, insiste encore : • Ce vol très extraordinaire, • dit-il. Et nous savons ce qui se cachait d'insinuation extravagante sous ce mol. 111m• Roland avait jasé dans son cercle d'amis avides à recueillir tout ce qui pouvait flétrir le grand Danton, coupable d'avoir osé, après le Dix Août, partager le pouvoir avec la Girottde. A tout homme de sens et de sang-froid, il apparait clairement que la visite de Fabre d'Églantine à M"'' Roland avait pour objet d'atténuer la guerre violente qui s'engageait enlre les Roland d'un côté, Robespierre el Marat de l'autre. Ici encore, Danton prévoyant les suites funestes des déchirements, essayait d'apaiser, de concilier. Et la démarche qu'il confia à son ami d'Églantine fut tournée oontrc Danton par l'intelligence étroite et arrogante de M"'' Roland. Maisquoi I Si dans les agitations assez anodines de la capitale, on pom•ail envelopper et perdre à la fois Robespierre, Marat, Danton, tout le triumvirat, ne valait-il point la peine d'élargir le filet et de donner aux événements les

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