Jean Jaurès - La Législative : 1791-1792

lllSTOIRE SOCIALISTE ii3l pas. C,1rd'abord Talleyrand s"émeul des ri,ques de complicali,m que la füivo lution fail courir à la lan~ue. Bien loin qu·cne soil le bûcheron qui de s~ cognée abat le, br,mches luxuriantes, il a peur qu'elle gref!e sur Je mémt· mol, peuple, démocratie, lihcrlé, souveraineté, trop de sen, varié, et de provenance inquiétante. li a peur que dans l'enceinte du même mol ,e pre,;;ent et se mêlent les significations hourgeoisr,, !(,gales, constitutionnelles, et le~ significations populaires, démocratiques, l!éma~ogiques, anarchiques. Ainsi la Révolution esl si peu un principe c1·ap1,au11i:;-emenlque la bourgeoi:;ie ré\'olutionnairc craint d'être dépassée, débordée par la vie comple,c et mouvante des mols comme par la ,ie mouv,,nle el mêlce du peuple lui-même. C'esl contre un excè, de richesse rérnlulionn3ire el de hnuriance démocratique que T,1llei r,1n-lprend des précautions. D'ailleurs, s'il lui parall que le vocahulaire politique doit être rigoureusement déterminé, il a le sentiment :,ussi que la füivolulion animée de toutes les force. de la 1ie 1ntionale, doit res,u,ciler hirn des. rnut, populaires el lilJrcs que la ,érheres-e clas,ique a1ait érarti·s; par là il e,t romantique, si ron me pe, met d'anticiper ainsi sur I,•s mols. Il e;t ro,uanlique aussi quand il ,eut ouvrir la l,111guefra11çai,e à I action des autre, langues modernes, qu m,l il ,eut !"enrichir de toute la sulistance de. idiome, vigoureux, de Ioules le, i111ages,les peu!Jles fort;. • Notre la11g11e, dit il (et c\·st pour lm unP proposition fondamcnlalP dont il ,ouli 0 ne lui• môme l'expression), a perdu 1111grand nombre de mut, énergiques qu'un goût, plu toi faible q11ed,'/icat, a wu•crils: il faut tes t111 rendte ! les langues a11cinrnes et quelques-1111PscL·e11/reles 1110dernessont riches d'e.rpre.<.iom fortes, de tournures hatdie• qui co,wiennent pa,'(aiteme11t à nos ,wuvelles 111œw·s; il faut s'en emparer ; la langue française est embarrassée de mols loue/tes et $y11011imiq11esd,P •0111/ructions timides et tratna11tes, de locutions oiseuses et serviles; il faul l'en aff,·a11c/âr. • c·est tout le programme linguistique de llugo. Les C011stituants vou- .Jaieut former le lexique et la syntaxe de la Ré,olution à Robespierre qui leur parais,ait délormer le ,ens oes mot, Cl y glisser d'équivoques amorces pour la foule. 1lais ils a!Jpelaient à eux Homère, Lucrèce, Tacite, R,b~lais, Montaigne, Shakespeare, Schiller, Goëthe et Klopstock, el pour l'immense renouvellement de la vie ils demandaient à toutes les langue., et à tous les temps des couleurs et des images. Le romantisme a son principe dans la Révolution, et, après une passagère méprise, il y reconnut son origine profonde. Ce n'esl pas une tangue décolorée et éteinte qui pouvait tra,luire, m(,me après l'orage, lrs passions el le, rêves d'une société si pro1li11ieusernent remuée. Et si Talleyrand voulait, pour la conduite des sociétés humaines, une langue admirablement prccise et exacte, il comprenait bien aussi que, même dans le., limit,•s de la Consli· tt.t:011, la chaleur toute nouvelle de l,l vie apvdait des mols ,,rd,,nts et !orl,

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