Jean Jaurès - La Législative : 1791-1792

HISTOIRE SOCIALISTE 1107 le dégoOt el par de nouveaux désir:;, alors qu'il a satisfait les premiers; les pauvres sauron! que plus un homme est riche, plt1, il est dans la dépendance de ce qui l'entow·e, et qu'il serait sur-le-champ le plus infortuné de l'univers si chacun lui refusait ses services, car il n'est en étal de poun·oir à presque aucun de ses besoins; les paul'res sauront que si l'on veut s'en tenir au simple nécessaire, on ne dépend que de soi-même et q11ele travail donne toujours à chacun sa subsistance... lis sauront enfin que si le riche montre encore de l'insolence el de l'orgueil, il est de leur devoir de le réduire et de l'accable,· d'humiliation et de mépris; que, pour peu qu'ils s'entendent, ils auront bientdt rempli ce devoir, et que le riche se trouvera réduit enfin, ainsi qu'il doit l'être, à ne s'estimer pas plus que /'homme complaisant qui veut bien lui louer son trmps ou son travail. « L'homme opulent et attaché à des jouissances multipliées craint de lrs perdre; il est nécessairement pusillanime et te paurre qui n'a i·im peut tout oser; il n'osera jamais rien contre la t·ertu, nwis il est juste qu'il abatte le fastueux dédain; qu'il terrasse Je des1,ofüme en quelque endroit qu'il se montre, ainsi que l'arrogance, qu'il sache se mettre à sa place el cesser enfin de se troU\er la ,ictime de tous ceux qui l'ont écra,é jusqu'à ce jour et qui n'ont été supérieurs à lui que parce c1u'il a bien rnulu les croire et se faire inférieur à eux. • C'est un prodi~ieux tissu d'inepties. Mais c'est la reproduction, en inl'O· lontaire caricature, des idées de Robe,pierre. Là. où Robespierre glisse, Lequinio a; paie lourdement. Comme Robespierre, il substitue à la hiérarchie sociale réelle, à la dure hiérarchie de la propriété qui écrase, asservit el humilie les pauvres, une hiérarchie morale imaginaire el fantastique où c'est Je pauvre, en sa qualité de paU\re, qui a l'indépendance cl la force. Le riche, lui, est esclarn de ses besoins, et que deviendrait-il si tous les hommes lui refusaient leurs senices? Mais, 0 Lequinio, J'avantage de la richesse, c'est précisément que les hommes ne lui refusent jamais leurs senices. Le pauvre n'est pas toujours assuré de trouver un riche qui l'emploie. Le riche est toujours assuré de trouver un pauvre qui le sert. Il esLvrai que Lequinio arfirme intrépidement que tout homme, à condition de se contenter de peu, est tou. jours sür de subsister par son travail: mais il ne dil pas jusqu'à quel degré ce peu doit descendre. Quelle étrange vue des rapports économiques: le travail toujours a,suré, si seulement on est tempérant! 11parait encore que si le pauvre loue ses services au riche, ce n'est pas par nécessité: c'est parce qu'il le veut et par complaùance. Aux pauvres plus indépendants que les riches, aux pauvres qui tiennent dans leurs mains la vie des riches, il ne manque qu'uoe chose: c'est d'avoir conscience d'eux-mêmes et de se redresser. Qu'ils laissent leurs richesses aux riches: mais qu'il;; les obligent à des façons plus honnêtes el plus humbles. Au besoin, qu'ils s'ente11de111 pour humilier les classes opu-

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