Jean Jaurès - La Législative : 1791-1792

HISTOIRE SOCIALISTK 975 • Les pelils blancs, jusque-là relenus dans leurs terres par l'administration, souvent punis par elle, ont saisi avec avidité les occasions de déchirer, de mettre en pièces les idoles devant lesquelles ils étaient forcés de se prosterner. Ainsi, le premier cri, le cri général dans les Iles, a élé pour la liberté; le rncond a été pour le despotisme personnel parmi les colons dissipateurs et les petits blancs, tandis que les colons honnêtes et les hommes de couleur ne voulafent que l'ordre, la paix el !"égalité; et de là,_luessieurs, la source des combats qui ont déchiré nos Iles. " J'ai tenu à reproduire ce large tableau, celle puissante analyse sociale, d'abord parce qu'elle donne en elîet la clef des événements, el ensuite parce qu"elle prouve une fois de plus combien Je reproche « dïdéologie • adressé à la Révolution si idéaliste à la fois et si réaliste, est superficiel et vain. Cc n'est pas que chacun de ces grands traits n'appelât quelque retouche, quelque allénoation. Ainsi, des lettres mêmes que j'ai citées sous la Constituante, il ressort que les petits blancs étaient plus partagés que ne le dit Brissot. Quelques-uns au moins prenaient parti pour les hommes de couleur, soit par esprit de justice et généro,ilé, soit par haine de l'aristocratie blanche. Mais de même que nous avons vu la 'l)lèbe chrélienne s'unir contre les juif; au patriciat chrétien, dans l'espoir d'un facile pillage, il est prohabl_eque la plèbe des petits colons blancs, sans consistance sociale et sans esprit de classe, s'associait à l'aristocratie des grands propriétaires blancs pour humilier d'abord el dépouiller bientôt les mulâtres propriél~ires. Peut-être aussi, quand Brissot montre !"esprit d'aristocratie et d'oligarchie d'une partie des colons blancs, exagère-t-il un peu l'influence que leur état de débileurs obérés, a exercée sur leur conduite. L'orgueil, le désir de maintenir dans la dépendance les mulfltres et d'écarter à jamais de l'ile toute pensée d'émanciper les esclaves suffisaient à expliquer leur résistance, leurs velléilés de séparatisme. C'est pourtant un trail exact et profond d'avoir signalé cet endellemenl d'un grand nombre de colons factieux et les fureurs rétrogrades que 1eur suggérait leur gêne éclatante. Sont-ils allés, comme Brissot l'atfirme dans la suite de son discours, jusqu'à rêver ou même jusqu'à machiner leur séparation d'avec la France? Ont-ils voulu ériger les Iles en Etat quasi-indépendant? Onl-ils même songé à remplacer la souveraineté de la France par nne sorte de protectorat américain ou anglais? Les colons et les modérés ont protesté avec violence contre ces imputations. Ce qui est s0r, c'est qu'il y a eu, si Je puis dire, une sorte de séparatisme cons\itutionntl. Les grands colons blancs ont prétendu que la Déclaration des droits dé l'homme n'était pas faite pour les colonies, que les lois des assemblées françaises ne valaient pas pour eux ; et ils les ont trailé~s comme quantité, .. négligeables. Les assemblées coloniales, en tout ce qui touche le statut des personnes, ont prétendu à la souveraineté. Quelle solution proposaient dans cette crise extraordinaire Brissot et ses

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