Jean Jaurès - La Législative : 1791-1792

076 HISTOIRE SOCIALISTE amis? Il pouvait y avoir quelque hésilalion parmi les Girondins. Brissot, dé· pulé de Paris, était libre dans ses mouvements ; ceux qùi comme Gensonné, comme Vergniaud, représentaient Bordeaux cl celle grande bourgeoisie des ports très allachée à la n~volution mais très attachée aussi à sa fortune coloniale, élaieul plus embarrassés. Il faut leur rendre celle justice qu'ils rre reculèrent point devant le devoir. Brissot qui résolvait assez volontiers les problèmes par un acte de mise en accusation, proposa un décret violent: il dissolvait les assemblées coloniales exislan tes, ci lait devant la Haute-Cour leurs principaux membres accusés d'avoir trahi la l'rance, et avec eux le gouverneur Blanchelande coupable de n'avoir pas dénoncé leurs menées de séparalisme et de trahison, instituait de nouvelles assemblées coloniales qui seraient éluespar le concours de tous les hommes libres, blancs ou de couleur, sous les seules condilions g<\nérales d'éligibilité el d'électoral fixées pour les citoyens français. Enfrn, il décidait l'envoi de commissaires pris dans l'Assemblée et ayant le mandat formel de faire procéder, à Saint-Domingue, à la Martinique, à Saint-Lucas, à IJ Guadeloupe, à l'exécution de ces dispositions énergiques. C'était la conclusion logique de son discours qui se lerminail par ces paroles menaçantes: « toutes ces trahisons ne resteront pas impunies. • )lais celle conclusion était plus incomplète encore qu'elle n'était vio• lente; et ici encore apparait cet étrange esprit de Brissot qui souvent devinait juste, délJrnuilhit des problèmes compliqués, se jetait en avant, comme par un mouvement impulsif, sur des routes aventureuses, mais ne regardait jamais toute l'étendue du champ d'action et n'allait pas jusqu'au bout des résolutions nécessaires. Il re,tait toujours à mi-chemin entre la prudence el la grJnde audace qui redevient de la prudence. A son décret, vigoureux en 11pparence, il manquait une clause essentielle: le règlement de la condition ùes esclaves noirs. Brissot parai,sait oublier qu'ils étaient en pleine révolte. Au moment où ils se dressaient menaçants, formidables, traduire en accu<alion leurs ennemis directs, les grands colons blancs des assemblées coloniales, c'était surexciter leur espoir. Or, que leur olîrait le décret de Brissot? Rien. Jr exterminait l'influence de l'oligarchie des blancs: il n'organisait pas une démocratie coloniale où les noirs, graduellement affranchis, auraient accès; c'était une terrible lacune. Vergniaud et Guadet n'entrèrent pas dans le système à la fois effrayant el vain de Brissot. lis limitèrent beaucoup plus étroitement le problème. Soucieux de ménager les susceptibilités el les craintes des grands négociants de Bordeaux, ils ne s'opposent pas au départ immédiat des troupes destinées à Saint-Domingue. Mais ils demandent que la force armée ail pour mandat de protéger toutes les conventions, toutes les combinaisons qui rapprochaient les colons blancs et les hommes de couleur libres. Deux choses les aidaient à trouver une solution moyenne. D'abord il y avait eu entre les colons blancs et les hommes de couleur libres, dans la région de Pvrl-au-Prince, un

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