Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

HISTOl!U, SOCIALISTE 087 dix heures. Dans le Carrousel un homme lisait à la lueur d'un flambeau, un papier rempli d'horreurs contre le Roi, où il exhortait le peuple à forcer le château, à jeter tout par les fenêtres, et surtout à ne pas manquer l'occasion qu'ils avaient manquée à Versailles, le 6 octobre. • Étrange journée qui n'eut aucun effet immédiat sur la marche des événements, mais qui révèle la prodigieuse complexité du sentiment populaire! li n'y avait pas dans cette fou!e immense un seul républicain. Ceux même qui injuriaient brutalement le Roi, le traitant d'aristocrate, d'incapable et de gros cochon, parlaient de le remplacer, non par la République, mais par le duc d"Orléans. En Cail, l'immense majorité de ceux qui étaient là voulaient arnnt tout garder le Roi, mais le séparer de la contre-Révolution. Dans ce soulèrnment, le peuple et la bourgeoisie ~e rencontrent. Les gardes nationaux, citoyens actifs et bourgeois, sont les premiers qui empêchent le départ du Roi; dès que la Rérnlulion est menacée, les défiances entre le peuple et les bourgeois s·etracent; tous sont d"accord pour la défendre. Comme il eût été facile encore à Louis XVI de garder le pouvoir el même de conquérir une autorité immense! Qu'il soit a,ec la Révolution, et le cœur du peuple est avec lui. On croit avoir besoin de lui, el s'il dispensait la nation de choisir entre la Révolution et la royauté, Louis XVI exciterait une reconnaissance incroyable. L~ bourgeoisie redoutait tout à la fois les représailles réactio11naires et les commotions populaires. Jamais Roi n'eut lâche plus facile : apai,er, en !"acceptant, la Ré,·olution. Dès le lendemain du 18 avril, Lafayette, outré de n'a\"Oir pas été obéi par les gardes nationaux, donne sa démission. li y eut dans prc,que toute la bourgcoi,ie parisienne une slu,,eur immense. Elle multiplia les pélitiünS, les protestations d'obéis,ancc a1eu3le pour le retenir, et il resta. Oui, si le Roi a.vait été loyal, il aurait eu une force lé~,ile presque sans précédent. )!ais il redouble de ruse. On a noté le mot échappf\ i\ la Reine: Vous avouere; maintenant que nous ne sommes pas librrs. D,,ns ces grande, émotions rérnlutionnaires qui mêlaient peuple et bourgeoi:;ie, le Roi et la Reine ne voyaient pas un avertissement, mais un prétexte à discréditer la Constitution. C'était comme un cas de nullité qu'ils invoquaient d'al'ance contre toutes les sanctions données par le Roi. Mais ce propos imprudent pouvait é1eiller les défiances. li ne fallait pas surloul que la nation el l"As,em\Jlée puissent croire que le Roi, aigri par la journée du 18 avril, songeait à en tirer argument pour désavouer après coup la Constitution, ou pour justifier son départ. Car une surveillance plus active aurait peut-èlre empêché la fuite. Louis XYI crut bon de se rendre à l'Assemblée pour mentir de nouveau. « .llessieurs, dit-il, je viens au milieu de vous avec la confiance que je l'OUSai toujours témoignée. Vous êtes instruits de la résistance qu·on a apportée hier à mon départ pour Saint-Cloud, je n'ai pas voulu qu·on la Ill cesser par la force, parce que j'ai craint de provoquer des actes de rigueur

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