HISTOlf\E SOCI.\LISTE 3î3 tait en lui bien des rêves. Il a, d'avance, quelques traits de Stendhal, Dauphinois comme lui : une ambilion concentrée, le goOt de la lecture et dP-la r~verie, un souci con,tant de s'affirmer dans le monde hostile ou railleur, l'étude incessante de ses propres facultés. Il tenait une sorte de journal quolidien de sa vie, et il y notait bien des observations menues rrlalives à sa santé, à son humeur. Il avait un sens littéraire assez aigu; il marque d'un trait juste la puis-ance de vision de Goethe et de Rousseau: il dit de ~lirabeau « qu'il avait gardé les gestes de la passion », et je crois qu'il y a dans ce mot une grande pénétration : le puissant tribun, même quand les bouillonnements de la passion et de la vie étaient un peu apaisés en lui, savait les retrouver dans sa parole : les torrents de la jeunesse étaient passés, mais grondaient encore en un ,ublime écho d'éloquence. Barnave, de bonne heure, comme en témoignent ses manuscrits. s'essayait à unir la solide instruction de la bourgeoisie à l'élégance arislorratiquc. Il est un des premiers exemplaires de celte génération ambitieuse qui, silencieusement, ac-rollra sa force intérieure pour éclater soudain sur le monde, el, si étrange que le rapprochement paraisse, si disproportionnés que soient les deux hommes et les deux destin,, Barnave lit Werlher un peu comme Bonaparte lit Ossian. ~lais Barnave, dans sa rencontre avec le vaste univers tourmenté, n'était soutenu par aucune pensée très fermP: ~I. Faguet a dit que son éloquence était• magnifique•· J'y cherche en v.,in la magnificence: il avait une grande facilité de combinaison et d'agencement dans les idées; il ordonnait des improvisations r"pid~s et ingénieuse,, el par là il fut plus d'une fois redoutable môme à jlirabeau, mais il n'a l'ait aucun plan d'action fortement médité et aucun éclat de passion; même ia source intérieure d'orgueil et de rél'e qui murmurait en lui n'eut jamais de hauts jaillissements de parole. El, au fond, son orgueil n'était guère, en ses années d'adolescence, qu'une vanité silencieuse qui savoure d'avance les lriomphes e,péré,. Aisément grisé par quelques succès de tribune et par des flatteries d'amis, il commit plus d'une imprudence. Il se laissa entrainer par les Lameth, grands propriétaires à Saint-Domingue, dans tous les périls de la politique coloniale; il se jeta élou,diment dans les démôlés des blancs et des hommes de couleur, et soutint pour les colonies une polilique restrictive peu en harmonie avec les allures quasi clémocraliques qu'il alfeclait parfois. Un peu plus tard, quand il ramènera de Varennes la famille royale, il ne résistera pas à l'attrait romanesque et aux séductions de vanité que lui offrait cette étrange aventure, dont Stendhal, en elfet, eOt ralfolé. Il se fit très imprudemment le conseillrr de la reine, et engagea avec la Cour des négocialions secrètes, dont la trace fut saisie le 10 aoO.l aux Tuileries; un an après, il périssait sur l'échafaud,
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