Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

292 HISTOIRE SOCIALISTE t.:ibles, cela représente, au denier 30, la somme énorme de trois milliards six cent millions. Comment la propriété paysanne aurait-elle pu tirer, si je puis dire, de ses entrailles, celle terrible somme? Comment t'aurait-elle pu surtout après deux années de mauvaises récoltes qui avaient appauvri le cultivateur el qui, en obligeant la France à acheter au dehors beaucoup de blé, avaient fait passer à l'étranger une grande partie de notre numéraire 7 Ajoutez à cela que les dimes, le 4 août, avaient été aussi déclarées rachetables. Or, comme elles s'élevaient, elles aus,i, à près de 120 millions, c·esl encore plus de trois milliards qu'aurait dû de ce chef payer ta Frnnce agricole. Comment aurait-elle pu payer ainsi plus de si.c milliards à la noblesse el au clergé? y D'ailleurs, il était extrêmement dangereux pour la Révolution de donner / \ aux nobles el aux prêtres qui, même après l'abolition des droits féodaux et des dimes, détenaient encore la moitié de la terre de France, ce prodigieux surcroll de puissance financière. La Révolution aurait fait d'eux tes premiers capitalistes de France, comme ils en étaient les premiers propriétaires fonciers, el les décrets du 4 août, si les clauses du rachat avaient été littéralemenl el rapidement exécutées, auraient abouti à remellre à la conlre-1·évotulion un formidable trésor de guerre. Enfin, la vaste opération financière par laquelle l'Assemblée rétablit t'équilibre de ses finances, je veux dire la vente des biens du clergé qui va être décidée en prinr.ipe dès le mois de novembre, aurait été inapplicable si tes paysans el propriétaires bourgeois s'étaient sérieusemP.nl employés à racheter les droits féodaux. Comment auraient-ils pu acquérir les biens d'Église nationalisés, et alimenter ainsi le trésor public si, à la même date, ils avaient dû donner à ta noblesse des milliards comme rançon des redevances féodales? Personne, si je ne trompe, n'a signalé celle contradiction entre la politique du rachat féodal affirmée par l'Assemblée te 4 et le 6 août, el la P.Olitique qu'elle va adopter à l'égard des biens ecclésiastiques. l'ourlant celte contradiction est lellemenl criante, qu'il me parait impossible qu'elle n'ait pas été saisie des hommes d'État de l'Assemblée. Donc, de toute façon, tes décrets du 4 août, avec la clause du rachat, sont frappés d'instabilité. La Révolution est acculée à ce dilemme : ou bien, malgré d'illusoires formules de libération, elle prolongera en fait la téodalité et maintiendra les redevances seigneuriales théoriquement rachetables, mais réellement irrachelées; ou bien elle substituera peu à peu, sous la pression continue des paysans, i'exproprialion sans indemnité ou rachat. C'est à cette solution qu'elle aboutira enfin avec ta Législative el ta Convention, contrainte à répudier la politique restrictive et conservatrice pratiquée, en matière féodale, par la Constituante. En attendant, il me parait

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