Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

132 IIISTOinE SOCIALISTE bals, les soupers, où les femmes rivalisent de luxe avec leurs capotes de dentelle, leurs claires toilelles roses et bleues. Comment la haute bourgeoisie cOLelle pu déployer celle hardiesse, celle élégance el celle joie si elle avait élé menacée par le déclin de son industrie magnifique, el si elle avait senti monter vers elle la colère d'un peuple sans travail el sans pain? J'ai déjà noté aussi, d'après les tableaux dressés par Julianny, l'accrois- ~emenl du chiffre d'affaires de Marseille de 1789à 1792, el je relève dans Barnave une très importante constatation générale qui s'applique é1 idemmenl à Paris comme aux autres villes du royaume. Il écrit en 170.2: • Lorsque l'As• semblée Constituante s·esl séparée, la nation n'avail point encore sensiblement perdu en hommes et en richesses ... Un grand nombre d'individus avaient soulferl dans leur fortune, mais la masse générale des richesses n'avait point déchu. Le commerce maritime pouvait avoir essuyé quelques perles, mais l'agriculture n'avait cessé de fleurir et les manufactures avaient acquis un degré d'activité supérieur à tout cc qui avait existé dans d'autres. temps. » Enfin, pour Paris même, Mirabeau d'abord, Fersen ensuite, écrivent à plusieurs reprises de 89 à 92, « qu'on a de la peine à retenir les ouvriers clans les ateliers ». La fièvre révolutionnaire les jetait dans la rue ou dans les clubs. Mais qui ne comprend pas que s'ils avaient été épuisés par de longs el fréquents chômages, ils n'auraient pas ainsi supporté avec impatience les rares journées de travail sauveur? Il semble bien que les fâcheuses conséquences du lerribl~ hiver de 1788-1780 ne se sont pas étendues au delà de l'année1ï89. J'en donnerai plusieurs preuves. Mais si dès maintenant je fais entrevoir, en une sorte de clarté anticipée, que la défection ou le soulèvement de la noblesse ne parvinrent pas à infliger à la Révolution une crise économique profonde, c'est parce qu"il n'est point de preuve plus décisive de la puissance économique de la bourgeoisie. Elle était assez forte, même au point le plus agité et le plus surchargé, pour porter seule tout le système de la production el des échanges; elle peul consommer au défaut des nobles, el malgré l'émigration des plus grandes fortunes nobiliaires et princières, elle peut soutenir au-dessus de l'abime la Révolution, en soutenant la nation même. C'est un pont aux arches profondes et solides qu'elle jelle par-dessus le goulfre. Ainsi, le prolétariat parisien, muni par la bourgeoisie parisienne d'un suffisant travail el de suffisantes ressources ne sera point condamné à retourner à l'ancien régime comme une clientèle affamée; il pourra marcher, intrépidcmment dans les voies de la Révolution bourgeoise. Mais lui-même n'avait-il point comme prolétariat une conscience de classe déjà éveillée? A la question posée ainsi, sous une forme toute moderne, il n'est pas possible de répondre; la conscience du prolétariat est encore ambigue et indéterminée comme le prolétariat lui-même. Tout d'abord, dans quelle mesure la conception sociale des ouvriers dilférail-elle, en 1789, de la con-

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