J. Jaurès - La guerre franco-allemande ; L. Dubreuilh - La Commune

HIS'l'OIRE SOCIALIS'l'E 251 qu'à la lin dans les conseils de la « Défense nationale ». Armer le peuple de Paris, c'élail, en cllcl, du même coup, armer la Hé,·olulion cl rompre, à l'avantage du producteur cl du salarié, le savant équilibre de forces, qui seul rend possible la perpétuité de l'iniquité capitaliste. Or, ce peuple, nul mieux que les trois Jules : Favre, Simon el Ferry, mieux que Picard, Garnier-Pagès el leurs comparses ne le connaissaient. Cc peuple, c'élail l'arlisancrie du faubourg Saint-Antoine cl du Temple cl, derricre, les masses plus serrées cl plus compactes encore des quartiers excentriques, pullulantes fourmillièrcs de travailleurs : Belleville, Montmartre, G,-enelle, la Glacière, déjà pénétrés dans leur élite par la propagande socialiste: celle de Proudhon el de l'lnlernalionale, celle des Blanquistes. Depuis 1862, ce peuple remis de l'effroyable saignée de juin avait délié l'Empire dans un duel à mort, toujours en mouvement, toujours en éveil, assiégeant les clubs où retentissait la parole d'émancipation politique et sociale, se mobilisant sur les boulevards, à chaque occasion de maaifestation, par dix mille el par vingt mille, se jetant par cent mille à la sui le du char funèbre de Victor Noir. Ce peuple, il est vrai, avait fait de Favre, de Picard cl des autres ses représentants au Corps législatif. Pourquoi? Parce qu'il croyait, avec leurs noms connus, leur c',lébrilé de barreau ou de presse, qu'ils étaient des projectiles meilleurs, comme on disait alors, à lancer contre la bâtisse impériale; mais il y avait longtemps qu'il avait cessé de placer en eux une confiance de tout repos. Presque quolidicnnemcnl, élus el électeurs s'étaient ltcurlés, les premiers se satisfaisant au jeu puéril d'une opposition de plus en plus platonique el loyaliste, se préparant peut-èlre à esquisser, à l'instar d'Emile Ollivier, une conversion complote ve;s l'Empire libéral, les autres poussant à l'opposition irréductible, irréconciliable, à la conquête de force de la République. De ce peuple, comment donc Favre, Picard, Simon, devenus à tour tour le pouvoir, ne se seraienl-ils pas déliés el gardés? Des lors, ils le redoutaient; dès lors aussi, ils le haïssaient. lis savaient lrop, en somme, où ces masses en voulaient venir el que la République à laquelle elles avaient si passionnément aspiré, el qu'elles tenaient enfin, n'était pas pour elles comme pour eux un simulacre vaio, la caricature des régimes de compression et de privilèges qu'elles avaient subis depuis quatre-vingts ans, mais la rédemptrice vivante et agissante, l'initiatrice des temps nouveaux rompant en visière à loul le passé, apportant dans les plis lourds de son péplum aux travailleurs spoliés et broy,·s: aécurité, bien-ètre, liberté, la vaincue el !'égorgée de juin 48, la République démoeratique el sociale. Aux yeux des futurs bourreaux, bourgeois d'abord, républicains ensuite, s'il en restait, celle foi, déjà, était un crime, celle espérance un arrêt de mort.

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