Eugène Fournière - Le règne de Louis-Philippe : 1830-1848

466 HISTOI.RE SOCIALISTE promises : mais ne va pas préférer au martyre glorieux d'un apôtre les jouissances cl les chatnes dorées des esclaves. » Déjà quelques années auparavant, à l'époque où il alla travailler à Arbois, une aul, e tentation l'avait assailli. li faut dire que ce qui e0l séduit tout jeune homme de vingt-trois ans, au cerveau plein de pensée,, l'avait d'abord laissé assez froid. Just ~luiron, le disciple de Fourier, lui avait offert le poste de rédacteur en chef de l'impartial, de Besançon. Après d'assez longues hésit~ lions, Proudhon avait accepté, quoi qu'il ait dit le contraire dans le fragment inédit des Mémoires sur ma vie, publié il y a deux ans par la Revue socialiste. Voici, d'ailleurs, à quoi se borna cc premier essai dans la carrière du journalisme: « Installé dans le cabinet du rédacteur en chef, nous dit Auguste Javel, le nouveau titulaire écrit en quelques heures son premier article de fond. Comment saluait-il les abonnés éle l'impartial ? Comment leur expliquait-il son a, èncmcnl au limon de l'entreprise ? Quel bagage polili<Jue el social exposaitil aux regards curieux de ses concitoyens ? « Voilà, à mon grand regret, ce qu'on n'a jamais pu savoir, ce qu'on ne saura jamais. Car, ayant appelé le garçon de bureau, Proudhon lui remit l'article en lui disant : « - ,\ndré, portez cela à l'imprimerie, puis revenez promptement cher- « cher les faits-divers el les annonces, tout cela sera prêt dans un quart « d'heure. « - \lais, monsieur, vous savez bien que je ne puis pas être de retour ici « dans un quart d'heure, ni même dans une heure. • - Comment cela, .'.\ndré? • - L'hôtel de la préfecture est passablement éloigné d'ici. Il faut atten- « dre que ~1. le préfet ail lu l'article, qu'il y ait mis son vu; après quoi je pour- • rai le porter à l'imprimerie, puis ... » « La moitié de celle explication n'était pas encore prononcée, que déjà la prose du rédacteur en chef flambait dans la cheminée. • ProurllH>ndécrocha son chapeau el sortit en di~anl à \ndré : « - Quand ces messieurs ,·iendront, dites-leur ce que ,·ous vovez, el « ajo111<'7q.ue je vais me promener. » De même que sa pensée rnallresse animait tous ses actes, elle inspirait les premi~rs essais lillérai res de Proudhon. Ses Recherches sur les catégories urammaticales, publiées d'abord sous le titre d' Essais de grammaire uénérale, prouvent, comme dit Sainte-Beuve, « qu'un Prométhée intellectuel grondait déjà dans la poitrine du ,Jisciple de l'abbé Bergier ». Il aperçut le rôle révolutionnaire de l'étude des langues, cl l'on sait si l'œuvre de Renan a prou,•é chez nous qu'il rnyail juste, el eul ce beau mouvement de révolte morale et intellectuelle : « Quand nous ne devrions jamais assister à une seconde aurore de l'in-

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