Eugène Fournière - Le règne de Louis-Philippe : 1830-1848

IJISTOIRE SOCfALISTE progrès général : • Ils se croient malheureux parce qu'ils se sont créé de nou,·elles habitudes, de nouveaux besoins. » \ïllcrmé ajoute qu'ils« jalousent les fabricants et les regardent comme leur;; ennemis naturels.» Comment en serait-il autrement, comment ces abeilles laborieuses, qui fournissent jusqu'au matériel de production, ne considéreraient-elles pas comme un « ennemi • le frelon qui, sans risques, et par la seule puissance dl' l'argent, augmente sa fortune, même et surtout dans leurs pires moments <ln détresse ? \ïllermé lui-même en convient lorsqu'il dit que« la facilité qu'a le mard,and fabricant d'interrompre ses travaux, sans grand inconvénient pour lui, est, fmll':-,lP à l'ouvrier, qu'elle fait chômer plus souvent que ne chôme celui des autres manufactures dont les propriétaires ne peuvent ferme,· leurs ateliers sans se ruiner». En constatant que,« dans la fabrique de Lyon, les crises sont. .. plus fréquentes el souvent plus longues que dans les autres fabriques•, il nous fait loucher du doigt des rapports que le plus sommaire examen décèle immédiatement comme devant être des rapports d'hostilité, surtout lorsque ceux qui en pâtissent onl pris con• science de leur élat, n'étant pas tombés encore au dernier degré de lamisère physique et morale. Et si les canuts n'en sont pas là, si le ressort n'est pas brisé en eux, s'il. ont pu recevoir de \ïllermé ce témoignage non suspect que,«dans les événements de l83l et de 1834 •, ils ont déployé un• caractère• et une« intelligence si remarquables», c'est précisément, et il le voit bien d'ailleurs, parce qu'ils n'élaienl pas en proie à la misère continue, conslanunent et progressivement dépressive de force, d'intelligence et de volonté. • On conviendra, dit-il, qu'une détresse habituelle, comme celle à laquelle on les disait en proie, ne forme pas des hommes de leur trempe." lis ont un sentiment très vif de la dignité humaine, cc qui n'esl pas incompatible, ni même contradictoire, a,·ec la liberté de leurs mœurs, exception faite• en faveur des ourdisseuses, dont la chasteté est presque proverbiale ù Lyon"· En matière de relations amoureuses, la liberté n'implique pas nécessairement la vénalité; elle en est même lout l'opposé. Aussi \ïllermé prend-il soin de nous prou,·er, ,ans le vouloir, que les ouvriers, sur ce point encore, ne considéraient pas sans raison leurs maîtres comme des ennemis : • Les témoignages que j'ai recueillis, dit-il, portent à croire que les plain les contre les fabricants n'ont pas toujours été sans motif; leur tort a élé de les avoir généralisées. J'ai aussi vu à Lyon des hommes qui, par leur position sociale, leur âge, les emplois qu'ils remplissaient, leur réputation de capacité, de probité, de prudence, donnent un grand poids à toutes leurs assertions et qui trournicnt fondée l'irritation des ouvriers contre plusieurs commis: suivant eux, des jcuues gens, que la fougue de la passion et l'étourderie de l'âge ne sauraient jamais excuser, auraient voulu, pour prix du travail dans des moments où il y en avait très peu, imposer de déshonorantes conditions à des lemmes, à des filles d'ouvriers, ou bien a'en seraient vantés avec une sorte d'impudeur.•

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