Eugène Fournière - Le règne de Louis-Philippe : 1830-1848

120 lllSTOIRE SOCIALISTE d'avouer que Casimir Perier soutint ceUe thèse aux« dépens de la logique». Cet aveu lui coûte d'autant moins qu'à présent la branche cadeUe est, par la disparition de la branche ainée, en possession théorique de son droit à la couronne, heureusement illusoire. ~lais il s'agissait bien de logiqu~, pour Casimir Perier. Il était question a,·ant tout d'en finir a,·ec la ré,·olution, de faire oublier au peuple qu'il ,·cnait de renverser un trône. ;'ious avons parlé des poursuites ordonnées par le ministère Laffille contre les jeunes gens accusés d'a\'Oir excité la garde nationale à l'émeute lors du procès des ministres de Chal'ies X. Cette affaire vint devant le jury de la Seine dans les premi~rs jours d'an-il. Les accusés, au nombre de dix-neuf, appartenaient presque Lous ù la société des ,\mis du PN1ple, dont les réunions avaient été dissoutes, nous savons comment, mais qui continuait d'exister et de faire une ardente propagande républicaine dans les départements. Les principaux accusés étaient Carnig-nac, Guinard et Trélat, tous trois jeunes, ardents, forlcmenl convaincus. Leurs a,·ocats appartenaient également ù l'opinion républicaine: Dupont (de Bussac), doctrinaire,radical, d'une éloquence vigoureuse et mordante; ~laric, gra,·e cl pénétrant; ,\liche! (de Bourges), dont C" procèsmarquele début d'unCc'arrière rclcnti::;sante,qui fait succéder ù des emportements passionnés une dialectique serrée et pressante, et Lient ainsi son auditoire par toutes les fibres. Cel auditoire est d'ailleurs acquis aux accusés, à eur cause. li les soutient de ses applaudissements ù leurs moindres répliques. Cc n'est pas un procès qui se juge, c'est une manifestation républicaine, c'est u1e séance de la soriélé des Amis du Peuple qui se déJ'CTUldeans le prétoire. Ce ne sonl pas des accusés qui se défendent, mais des orateurs qui développent leur thèse de\'ant l'attention bien\'eillante du jury. Les juges eux-inêmes, s'ils ne Yonl pas jusqu'à l'app•obalion, marquent du moins leur respect pour une doctrine qui peul être celle du gom·ernement de demain. Sail-on jamais ce qui sortira des barricades? Et puis, ces accusés ne sonl pas les premiers venus. Ils sont de la même classe sociale que les juges. Le président leur dit avec émotion qu'ils ne sont• pas nés pour l'humiliation de ees bancs•· li s'excuse presque de les y faire asseoir. Quoique jeune, Trélat est déjà èouvert de la double auréole du savoir et de la bonté. Qui donc le contredirait lorsqu'il dit la misère du peuple? Ne sait-on pas qu'il en parle autrement qu'en théoricien! li l'a vue de près, il consacre tous ses efforts à la soulager. El quand il dénonce l'impuissance des secours individuels en face de l'immense détresse ounière, et la faillite des promesses faites aux ouvriers pour les engager à poser le fusil et à reprendre l'outil, qui donc pourrait le démentir ? • :\ous voulons, dit-il aux jurés, la plus longue existence et la plus heureuse pour le plus grand nombre possible d'hommes.» Et posant la queslion sociale il ajoute : • Savez-vous qu'au temps actuel une portion de la société n'est en lutte avec l'autre que parce qu'elle a faim ? » Carnignac, l'esprit sans cesse tendu, le corps raidi dans une attitude

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