Jean Jaurès - La Convention I

762 HISTOIRE SOCIALISTE Au conlrairè, au, jeunes l\mes anglaises, qui étaient assez près de la Révolutit)n d<' Fr:rnce pour en ressentir les émotions magnifiques, mais qui n'étaient pas ,lirectement engagées dans la violence du drame, elle étail comme nn gmnd ,peclacle humain par où s'élargissaient encore les rêverie:; commencées par les grands spectacles de la nature. Déjà, en un tendre el merveilleux pressentiment, le délicat poèui Cowper avait vibré de toutes les émotions d'humanité et de liberté qui allaient remuer le monde. C'est lui qui, dès 1783, cinq ans avant que Wilberforce ouvrit à la Chambre des communes le grand débat, avait flélri l'esclavage en vers pénétrants lrlonl j'emprunte la traduction à l'admirable livre de M. Angellier sur nohert Burns) : « Je 1w youdrais pa5 a\'oir un esclave pour bêcher ma terre, pour me porter, pour m'éventer quand je clor,, el trembler quand je me réveille, pour toute la richesse que les muscles achetés el vendus ont jamais gagnée! Non, toute chère que m'est la liberté, el bien que mon cœur, en une juste estimation, la mette au-dessm de tout prix, j'aimerais beaucoup mieux être moimêni.e J'e,clave et porter les chatnes, que de les attacher sur lui. » C'est lui encore qui, six. ans avant la prise de la Bastille, en appelait, en prophétisait la chute. " line honte pour l'humanité, el un opprobre plus grand pour la France que loules ses pertes el défaites, anciennes ou de date récente, sur lerrc ou sur mer, est sa maison d'esclavage, pire que celle pour laquelle jadis Dieu châtia Pharaon - la Bastille! Horribles lours, demeure de cœurs brisés, donjons, cl vous, cage, de désespoir, que les rois ont remplis, de siècle en siècle, d'une musique qui platt à leurs oreilles royales, de soupirs el de gémissements d'hommes malheureux, il n'y a pas un cœur anglais qui ne bondisse de joie d'apprendre que vous êtes enfin tombés; de savoir que même nos ennemis, si souvent occupés à nous forger des chaines, sont eux-mômes libres, car celui qui aime la liberté ne restreint pas son zèle pour son triomphe en deçà de Iimiles étroites; il soutient sa cause partout où on la plaide. C'est la cause dr rttomme! • Comment les âmes n'auraient-elles point été préparées par ces beaux et large, accents à accueillir fraternellement les premières émotions de la liberté française? Yoici que s'avaacenl de sublimes adolescents au front plein de rêves: Wordsworth, en 1789,avait dix-neuf ans; Coleridge, dix-sept; Southey, quinze. Ils n'écrivaient pas encore, iis vivaient silencieusement enivrés de la beauté de la nalure et des chefs-cl'œul're de l'esprit. El la Révolulion française se mêla, si je puis dire, toute claire el toute jeune, à leur jeunesse et à leur clarté. Il leur sembla qu'elle faiôait enlrer dans l'humanité la flottante et salubre liberté des choses, le mouvement illimité des vagues, la large vie des souffle,, le profond murmure des feuilles, la pureté de la lumière. Quand, plus tard, ils se retournent vers leur première jeunesse, ils n'y discernent

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