Jean Jaurès - La Convention I

ll!STOIHG SOCIALISTE 481 noul'ellcs, à accomplir les réformes, laissait dans la pensée de l'Allemagne un doute pesant el triste. Herder, dans une de ses Lettres pour l'ltumanité, a bien exprimé aussi celle sorte de tristesse universelle el de déception : " c·esl une chose singulière que la mort d"un monarque. Nous avions prévu celle de Joseph Il: nous le savions malade et déclinant; et pourtant, aujourdïiui que sonnent les cloches des morts, comme lïmpression est autre! Sans l'avoir connu et sans avoir jamais reçu d_e lui un bienfait, j"aurais pre,que pleuré en lisant les derniers événements de sa ,ie. Il y a neuf ans, quand il monta sur le trône, il fut imploré comme un dieu libérateur; el l'on attendait de lui le plus grand, le plus glorieux, l'impossihle mt'me: maintenant, on le porte en terre comme une victime expiatoire du temps. Jamais un empereur, jamab, puis-je dire, un mortel a-t-il voulu darnntagP, peiné davantage, et plus agi sans relâche ni repos? Et quel destin d'être obligé, en présence de la mort, non seulement d"abanùonner l'ctu,re ùe ses années les plus fécondes, mais de la révoquer, de la biffer lui-même! li n'y a pas, dans l'histoire, de monarque qui ait subi un aussi dur destin. - Oui, oui, il a beaucoup vu : il a trop 1·u. Non seulement lcls pays de l'Europe, qu'il parcournl, qu'il apprit à conna!lre de bonne heure, comme héritier el co-régent, jusque dans leurs moindres détails : il vit aus,i des fonds vaseux qui l'écœuraient, des marécages de trahison, de corruption, de désordre, qu'il voulait assainir et transformer en jardin joyeux el pur : et maintenant il est enseveli dans ces abimes. • li avait voulu le bien du peuple, il avait proclamé avec courage des principes excellents : ,, N'est-ce pas un non-sens, écrit-il dans le préambule de plusieurs de ses ordonnances contre le servage el les droits féodaux, que les seigneurs aient possédf- le pays avant qu"il y eùl des sujets, cl qu'ainsi ils aient pu concéder leur domaine à ceux-ci à des conditions déterminées"/ Ne seraient-ils pas morts de faim sur place, si personne n'avait lravaillé la terre 1 li serait aussi absurde c1u"t1nprince s'imaginùt que c'est le pays qui lui appartient, et non pas lui qui appartient au pays, que des millions d'hommes ont été faits pour lui, el non pas lui pour eux. » Mais ces paroles révolutionnaires, qui ruinaient dans sa base même le droit féodal, se perdaient dans !"épaisseur dormante des préjugés el des routines. Pour leur donner force de vie. il aurait fallu un vaste soulèvement des paysans; or, ce soulèvement était deux fois impossible, d"abord rarce que Joseph li lui-même, qui rnulait libérer le peuple el non que le peuple se libérât, l'aurait réprimé; el ensuite parce que les paysans des. pays de l'empire auraient eu besoin, pour se risquer, de se sentir protégés contre les nobles, comme les paysans de France, par une audacieuse bourgeoisie révolutionnaire. El la bourgeoisie des pays allemands, morcelée et languissante, n'était guère que néant.

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