Jean Jaurès - La Convention I

'Jïû 11JSTOlllE SOCIALISTE de Scpl ans, a toujours reconnu que les audaces nouvelies du g6nie ~llemand jaillis,aienl des grandes audaces d'action de Frédéric Il. JI avail délivré l'Allema~ne de:; chaines de l'imilalion et de la peur. El comment M. )lehring peul-il invoquer les colères de Herder maudissant Berlin? C'esl Herder, je croi:-, qui a le plus puissamment glorifié el comment6 Frédéric Il. Dans ses Lei/l'es pow· l'/wmanité, il 6crit, peu après la morl du roi : « Xous pensons tous que si un grand nom a puissamment agi sur l'Europe, c·esl Frédéric. Lorsqu'il mourut, il sembla qu'un haut génie venail de quiller la terre. Amis el ennemis de sa gloire furent émus : on eût dit que même sous sa forme terrestre il de1•ait être immortel... Vous voulez donc que je cherche des souvenirs dans les années plus mûres ~l plus difficiles de sa vie. Presque à chaque année croll mon admiration silencieuse pour le grand homme, el au temps de la guerre de Sept ans, elle s'élève à une tragique pitié. une âme qui élail née pour la joie, pour l'aclivit6 la plus belle en des jours de repos et de pai.x, qui dans les années de la jeunesse avait élé emportée dell\ fois vers les lauriers de la gloire militaire soit par un enthousiasme momentané, soit par des raisons politiques, el qui avait eu des succès rapides, esl obligée maintenant d'acheter bien cher celle couronne de victoire. Tou les les puis,ances de l'Europe s'unissent pour accabler l'homme isolé et faible, el son incroyable ,•aillance, son courage i1.ébranlé, au lieu d'apaiser leur colère, l'animent au contraire ... Dans ces heures où le péril même se surpasse sans cesse et où il semble que le destin soit inévilahle, il écrit du fond de son âme de héros des lettres dont che~ aucun autre peuple, ancien ou modeme, ne se trouve l'équivalmt ... L'âme de Caton ou de César ou de Drulus ou d'Olhon n'offre rien de comparable. ~ c·est vraiment un drame héroïque qui a reru1,1él'âme allemande, et qui des nuées incertaines et trainantes encore de la pensée a fait jaillir l'éclair sublime. Ce n'est pas en l'esprit de Herder un grossier éblouissemenl de victoire et d'orgueil. li déplore, au contraire, que la politique des cours ail contraint Frédéric li à des moyens de violence: « Par là, sans doute, bien des rameaux d'humanité tendre, qui se seraient dé,·elopp~s nalurellement de son âme généreuse, ont été perdus : l'humanité a-t-elle jamais eu en Euro~e un pire ennemi que la politique des grands Etats? » Ainsi la pensée de l'Allemagne aim~ à deviner, sous l'armure que le roi guerrier a dù fermer sur sa poitrine, un cœur d'homme souffrant et bon. Voilà, si l'on veul, « la légende"· !\fais comment :II. ~iehring a-t-il pu invoquer le nom de Herder pour nier l'influence de Frédéric Il sur la grande pensée allemande? Même chez ceux qui, comme Klopstock, ont le plus souffert des préjugés et des dédains du roi à 1'6gard de la lilléralure naissante de l'Allemagne, l'admiration éclate, el il esl Yisible que c'est Frédéric Il qui est pour leur

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