Jean Jaurès - La Convention I

230 IIIS'l'OIRE SOCI.\.LIS'l'E Robespierre n'avail pas pris de Jean-Jacques lout son pessimisme, puisqu'il croyait la démocratie applicable aux !'[rands Étals modernes. Mais il se disait quP même après l'institution de l'entière démocratie, bien des maux accableraient l'homme. li lui ,emltlait i mpo s,ible de corriger suffisamment les inè~alitè, sociJlcs, il lui scmblail im pos•il le de ramener loutes les fortune, et toules les condilions à un même niveau, sans a'rrèter, sans briser le- res,orts humains, et il prérnyail ain,i la renaissance indéfinie, de génération en généralion, de l'orgueil el de l'égoïsme des uns; de la souffrance et de J'envie des autres. Il n'avait aucun pressenlimenl du socialisme; il n'entre1oyail pa, la possibilité d'un ordre nouveau où toutes les énergies humaines se déploieraient plus harmonieusement. Ainsi l'œuue révolutionnaire, si loin qu'on la poussât, si enlier qu'on en espéràl le triomphe, lui apparaissail bien courte el bien superficielle, à moitié Oélrie d'avance par les inégalités sociales sub;;istantes et par les vices de tQul ordre qui en procèdent néces•airemen l. Aussi éprouvait-il quelque respecl pour l'action chrétienne qui lui semblait avoir pénélré parfois dans les âmes hu,naines à des profondeurs où l'action révolutionnaire n'atteindrait point, El il se faisail scrupule d'arracher aux hommes des espérances surhumaines de justice et de bonheur dont la Révolution lui paraissail incapable à Jamais d'assurer 1 'éq uil'alen l. Là est, dans la pemée de Hobe,pierre, le grand drame; là est, dans celle /\me un peu aride, l'émolion profonde et la permanenle mélancolie. li travaille à une œuvre très difficile à accomplir et dont il sail d'avance que, m,'me accomplie, elle satisfera à peine le cœur cle l'bomme; el il ne veut pas détruire des réserves d'espérance léguées ;,ar le passé à l'heure même où, pour instituer l'ordre nouveau de liberté el de justice, il faut qu'il combatle les puissances du passé. Ferons-nous un grief à Robespierre, nous socialistes, d'a,oir souffert des imperfections cruellement ressenties de la Révolution démocratique et bourgeoise et d'avoir cherché dans une sorte d'adaptation moderne du christianisme un supplémenl cle force morale el de joie qu'en son pessimisme social il n'attendait pas du progrès naturel des sociélés? Oui, il y avait là une grande el triste pensée, je ne sais quel jour profond, rnyslérieu, et sombre, ouvert sur les douleurs et les injustices que la Révolution ne guérissai l pas. Mais en même temps celte conception était pleine de périls. D'abord Robespierre prcnail trop aisément son parli de l'ignorance du peuple, de la persistante illusion qui l'attachait à des dogmes surannés; sous préleüe que sa moralité étail traditionnellement liée à sa foi, il prolongeait celle-ci; l'isiblcmcnt, il n'élail pas imp alient de voir le peuple s'élever à la science, Jeter sur l'uniwrs un regard libre el hardi. En secon,I lieu, il était très imprudent d'imaginer que de lui-même, et pa une sorte d'atténuation et décoloration de ses dogmes essentiels, le ehris-

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