Jean Jaurès - La Convention I

248 IIISTOII\E SOCIALIS'n; il tonne conlre les riches et les grands; il vit de peu et ne connait pas les besoins physiques, il n'a qu'une seule mission c'esl de parler, et il parle presque toujours; il crée des disci1iles; il a des gardes pour sa personne; il harangue les Jacobins quand il peut s'y faire des sectateurs; il se tait quand il pourrait c,po,cr son crédit; il refuse les places où il pourrait servir le peuple et choisil les postes où il croit pouvoir le gouverner; il parall quand H peut faire sensation, il disparait <1uandla scène est remplie par d'autres; il a tous les caractères, non pas d'ufl chef de religion, mais d'un chef de secle; il s'est fait uue réputation d'austérité qui vise à la sainteté, il monte sur des bancs, il parle de Dieu el de la proYiclence, il se dit l'ami des pauvres el des faibles d'esprit, il reçoit gravement leurs adorations el leurs hommages, il disparaît avant le danger, el l'on ne voit que lui quand le danger est passé; Robespierre n'est qu'un prêtre el ne sera jamais qu'un prêtre. • Oui, il y avait en lui du prêtre et du sectaire, une prétention intolérable à l'infaillibilité, l'orgueil d'une vertu étroite, l'habitude tyrannique de tout juger sur la mesure de sa propre conscience, et envers les souffrances individuelles la terrible sécheresse de cœur de l'homme obsédé par une idée et qui finit peu à peu par confondre sa personne et sa foi, l'intérêt de son ambition et l'intérêt de sa cause. Maisil y avait aussi une e,ceptionnelle probité morale, un sens religieux et passionné de la vie, et une sorte de scrupule inquiet à ne diminuer, à ne•dégrader aucune des facultés de la nature humaine, à chercher dans les manifeslalions les plus humbles de la pensée et de la croyance l'essentielle grandeur de l'homme. Robespierre était en outre incliné vers la pensée chrétienne par une sorte de pessimisme profond, analogue au pe.simisme chrétien et au pessimisme de Jean-Jacques. Le christianisme n'est pas pleinement et définitivement pessimiste, puisqu'il ouvre à l'homme des horizons surnaturels; mais il juge sévèrement la nature el la société. Livré à lui-même, el sans le secours des grâces divines, l'homme n'est que ténèbres el malice; et les progrès extérieurs qu'il réalise par la science et l'art n'alleignent point le fond de son être malade. Livrées à elles-mêmes, les sociétés ne réalisent jamais un équilibre naturel de justice qui dispense l'homme des espérances surnaturelles. Plus amèrement que la pensée chrétienne et avec plus d'inquiétude, la pensée de Jean-Jacques est pessimiste aussi. L'homme, selon lui, va d'un état de nature où il y a tout ensemble innocence el violence, simplicité el ignorance, à un état policé où le progrès des lumières est inséparable d'un progrès de la corruption. Jamais le système social ne réalisera la justice. Il est douteux que la démocratie absolue puisse convenir aux grands Etals modernes, el Rousseau, quand il définit la souveraineté du peuple, semble désespérer qu'elle devienne jamais une réalité. En outre, comment, en dehors du communisme primiti! dès longtemps aboli, établir l'égalité? EL comment ramener ce communisme clans les sociétés corrompues et divisées? Ainsi Jean-Jacques s'enfiévrait de

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