Jean Jaurès - La Législative : 1791-1792

S?6 li ISTOIR E SOCIALlST E celle sorte d'indifférence el d'apathie du peuple à ce moment de la Révolution. Elle dit à Fersen dans une leltre du 31 octobre, en parlant des Pari5-iens ; « Il n'y a que la cherté du pain qui les occupe et les décrets. Les journaux, ils n'y regardent seulement pas; il y a sur cela ttn changement bien visible dans Paris, et la grande majorité, sans savoir si elle veut ce régimeci ou 1111 autre, est lasse des troubles et veut la tranquillité. Je ne parle que 'de Paris, car je crois les villes de province bien plus mauvaises dans ce moment-ci que celle-ci. • Il fallait que les révolutionnaires, les démocrates redoutassent bien cêl affaissement et même cel entrainement réactionnaire du peuple, pour q.ue Marat voulOl imposer silence aux tribunes qui, jusque-là, avaien~ toujours manifesté dans le sens de la Révolution. Il écrit le 15 octobre : • Dans un pays vraiment libre, jaloux de conserver sa liberté, il importe que les représentants du peuple soienl sans cesse sous les yeux de témoins qui les rappellent au devoir en leur donnant des signes d'improbation lorsqu'ils s'en écartent, et qui les encouragent au bien, en les applaudissant lorsquïls s·en acquittent avec fidélité. Ainsi, les ballements de mains el les sirflels sont un droit de tout citoyen éclairé, dont il importe cependant d'user avec beaucoup de retenue el dans les grandes occasions seulement, pour ne pas user ce précieux ressort. Peul-être chez aucune nation du monde, le pnhlic n'est-il assez bien composé pour qu'il soit prudent de lui laisser l'rxercice de ce droit; mais à _coupsOr il est de la sagesse de l'ôl,er à un public ignare, frivole et inconséquent, qui ne sait rien apprécier, qui se passionne pour des mots, qui s'engoue pour des charlatans adroits qui le leurrent, qui gâte la meilleure cause en se livrant à la fougue d'un moment, el qui fait des affaires les plus sérieuses de la vie une comédie, une farce ridicule. Tel est Je public de Paris: peu dispo.é à siffler, mais prèl à applaudir. La triste expérience que nous avons faite de celte manie serait bien propre à nous y faire renoncer, si nous savions profiler de nos défauts, si nous n'étions pas incorrigibles. • Je ne parle point ici de ces essaims de valets, de fainéants el de mouchards dont les fripons des comités remplissaient les tribunes, quand ils avaient quelques grands coups à frapper, mais de ce~ citadins aveugles, dont ils arrachaient les applaudissements par le préambule imposteur qu'ils donnaient à tous leurs projets de décrets funestes. Chez les Français, il est donc de fa sagesse de faire observer le plus rigoureux silence dans Je Sénat de la nation, dans les assemblées administratives et dans les tribunaux; mais telle est la force de notre penchant pour tout ce qui flatte la vanité, et telle e,t notre légèreté, qu'à peine une loi positive nous aura-t-elle rail un de1·oir du silence dans les assemblées publiques, les membres ou législateurs seront eux-mêmes les premiers à la violer.

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