Jean Jaurès - La Législative : 1791-1792

HISTOIRE SOCIALISTB 813 La Constituante s'était enfermée étroitement dans la polilique intérieure: elle avait répudié tout espril de conquête, toute propagande systématique au dehors : elle a,•ait même résisté longtemps· à accepter la libr.e adhésion du Comtat Venaissin pour ne pas éveiller la défiance de l'étranger. Aux hommes nouveaux la politique intérieure ne semblait offrir ni des émotions fortes, ni des promess~s de gloire. La Constitution était fixée ou le semblait, el si incomplète, si imparfaite qu'elle rot aux yeux des démocrates, ils ne pouvaient la renouveler par un coup d'éclat. Il ne leur restait donc au dedans que la tâche ingrate -d'éteindre l'insurrection cléricale, d'assurer les finances, de veiller au fonctionnement d'un mécanisme que d'autres avaient construit. Dans cette besogne nécessaire et admirable mais modeste, lïmpatience vaniteuse et affairée de Brissot était mal à l'aise. Aussi se tournait-il vers le dehors, vers le monde. Là, des complications inll.nies pouvaient donner aux habiles, aux o: hommes d'Etat"• matière d'action, matière de renommée. Mais comme·nt jeter la France dans la vaste mêlée du monde? Comment lier le mouvement révoluti~nnaire si nettement cl?s Jusque-là, au mouvement universel? Brissot ne voulait pas attendre que l'exemple de la France libre et heureuse agit tout 'naturellement sur les autres peuples. Il voulait échauffer les événements. Et il agrandit soudain celle pauvre pelite question des émigrés, pour ouvrir tout à coup devant la France je ne sais quelle perspeclive troublante et enivrante d'action lrif\nie. Par cette pauvre lucarne soudain élargie, · Brissot commence à jeter au monde un regard de défi. Mais comment une grande partie de l'Assemblée et de 11'opinion le suit-elle? Comment la France, qui semblait si résolument pacifique sous la Constituante, prend-elle une attitude belliqueuse? Elle parle encore de paix: mais il est visible qu'elle ne désire pas passionnément éviter la guerre, qu'elle n'en prévoit pas tous les périls et qu'au fond de son âme-je ne sais quo,i d'inquiet, 'd'ardent et d'aventureux l'appelle. Est-ce que l'Assemblée ne connaissait pas la situation exactè? Est-ce qu'elle.s'exagérait te parti-pris de guerre des souverains étrangers? Mais nous avons vu que 1Ilême dans le discours s~ontradictoire et si dangereux de Brissot il reconnaissait _que l'Europe voulait la paix. Et nous \'errons bientôt, par les paroles même~de ceux qui après Brissot poussèrent à la guerre, notamment par les paroles de Rühl et de Daverhoult · qu'ils connaissaient exactement l'état des choses et la pensée des puissances'. Les Girondins, d'autre part, pouvaient-ils avoir une absolue conll.ancedans le roi? pouvaient-ils avoir oublié la fuite de Varennes et la violation de tant de serments? D'où vient donc, à ce moment,, cette subite étourderie guerrière de la Révolution? D'où vient celle imprudence provocatrice à l'égard de l'étranger, et celle apparente confiance au roi? Une sorte d'énervement semblait gagner les esprits. La résistance des

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