Jean Jaurès - La Législative : 1791-1792

{286 HTSTOII\E SOCIALISTE pourtant, et ils sentaient bien qu'un vaste et sombre flot viendrait battre la royauté. La Législative avait fixé au 9 le débat sur les pétitions demandant la suspension ou la déchéance du roi. Mais en fixant ainsi la date du débat, elle avait fixé par là même la date de l'insurrection. Elle n'aurait pu, en efîet, désarmer la colère du peuple que par une grande et courageuse dccision ; elle en étail incapable; et Choudieu lui dit avec une courageuse franèhise que n'ayant pas osé la veille condamner Lafayelte, elle n'oserait pas « se trainer Jusque sur les marches du Lrônepour frapper une Cour coupable». Choudieu tut menacé de l'Abbaie. Les modérés racontèrent à la tribune les violences subies par eux la veille, dans les rues ùe Par!s, à cause de leur vole. en faveur de Lafayette. Et Viénot-Vauùlanc alla jusqu'à dire que, plutôt que de délibérer sous les menaces • d'une faction • l'Assemblée devait quitter Paris et aller à Rouen. C'eût été la mort de la Révolution et de la patrie. Au nom de la Çommission des Douze, Condorcet se borna à proposer une adresse au peuple français sur l'exercice du droit de souveraineté. Elle paraissait faite uniquement pour protéger les délibérations de l'Assemblée contre toute pression illégale du dehors. Le grand problème de la déchéance n'y était même pas posé, et la Commission des Douze donnait comme objet à son rapport • les mesu,·espréliminaires ,i. prendre avant de traiter la question de la déchéance du roi •· Dans l'élat de tension des esprits et des forces, tout délai nouveau était impossible. Le ressort révolutionnaire joua enfin. La générale battit; le tocsin sonna, et dans la nuil sereine du 9 au 10 août le peuple des faubourgs, saisissant ses fusils, attelant ses canons, se prépara à livrer, dès l'aube, le grand combat. Ce n'élait pas une pensée d'intérêt étroit et immédiat qui animait ces hommes. Les ouvriers, les proléiaires qui allaient au combat avec la plus audacieuse fraction de la bourgeoisie ré1•olutionnaire ne formulaienl aucune revendication économique. Déjà, même quand ils luttaienl contre les accapareurs el monopoleurs qui avaient renchéri Je sucre et les autres denrées, les ouvriers de Paris disaient: « Ce n'est pas pour avoir des bonbons, comme des femmes,, que nous réclamons : c'est parce que nous ne Youlons pas laisser la Révolu lion aux. mains d'une nouvelle caste, égo!ste et oppressive. • C'est la pleine liberté politique, c'est la pleine démocratie qu'ils réclamaient avant tout. En elle, assurément, ils trouveraient des garanlies pour leurs intérêts, pour leurs salaires, pour leur existence même. Jléjà, dans le vaste mouvrment populaire, dans la grande effervescence de Juillet et d'aotlt, la loi Chapelier avaiL été ab_rogéede fait, et la bourgeoi~ie feuillantine se

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