Jean Jaurès - La Législative : 1791-1792

1188 IIJSTOlllE SOCIALISTE Précisément parce que le but de ce projet n'apparaissait très clairement à personne, le roi et la reine supposaient aux ministres une arrière-pensée. A Paris, la royauté pouvait encore se défendre: de, royalistes, de toutes les régions de France, y avaient accouru; tous ceux qui se sentaient trop menacés et à découvert dans leur province étaient venus se dissimuler dans la grandevilleoùabondaientdes éléments confus. Et sans doute, en un jour de coup de main, ils sauraient se rallier à l"étendard royal. Le château des Tuileries, sïl était déjà presque une prison, était aussi une sorlf de Jorteresse. A Paris, le roi restait encore le roi. Que l'étranger, en une marche foudroyante, passe la frontière: que Brunswick, avec la petite armée d'élite dont parle Fersen, arrive à grandes journées à Paris : le roi, s'il est encore à Paris, pourra négocier, au nom de la France, avec les vainqueurs. Dans son palais, il fera figure de souvcr,1in et pour les autres souverains et pour son peuple. Il est donc naturel que les révolutionnaires songent à enlever le roi des Tuilel'ies et de Paris. Ils l'emmèneront au camp, ils l'entraineront ensuite vers le midi de la France, au sud de la Loire. Ainsi l'étranger ne pourra négocier avec le roi de France. Ainsi les hordes étrangères, même si elles pénètrent par surprise dans la capitale, ne saur0nl avec qui traiter, el elles seront bientôt comme résorbées par l'immense force dilîuse de la Révolution. Voilà le plan que Marie-Antoinette et Louis XVI prêtaient aux ministres girondins. On s·explique par là le conseil donné par Fersen, le 2 juin, avant même que Servan ait porté son projet devant l'Assemblée : « Surtout ne quittez pas Paris. ,, Ce conseil, Fersen le renouvelle dans sa lettre du 11 juin à Marie-Antoinette: « Mon Dieu! que volre situation me peine, mon Arne en esl vivement el douloureusement alfeclée. Tdche:. seulement de rester à Paris et on viendra à voh·e secou,·s. ,, Dans la lettre que, le 13 juin, Fersen écl'it de Bruxelles à son mailre le roi de Suède, il précise les craintes de Louis XVI et de lllarie-.\nloinette. « Si,re, je reçois dans ce moment des uou velles très fâcheuses de Paris. La situation de LL. MM. devient cbaque jour plus affreuse, et elles regardent leur <lélivrance comme impossible ou du moins fort éloignée. Les Jacobins gagnent tous les jours plus d'autorité el sont maitres de tout, par un prestige et une lâcheté qui font honte à la nation française; car ils sont dans le fond détestés et le mécontentement contre eux est très grand. Ils ont le projet d'emmene,· LL. Jllllf. avec eux dans l'intérieur dtt royaume et de s'appuyer de l'armée qu'ils ont eu soin de former dans le Midi, çomposée de celle de Marseille et de tous les brigands d'Avignon et des autres provinces. Ce projet, quelque contraire qu'il soit au véritable intérêt de la ville de Paris, qui le sent, pourrait bien réussir, surtout depuis le licenciement de la garde du roi; car depuis cette époque, les bourgeois et la partie de la garde nationale qui voudrait s'y opposer n'ont plus de chefs et de point de ralliement, el Us

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