Jean Jaurès - La Législative : 1791-1792

1016 IIISTOI!l.E SOCIALISTE colonies nous en donne un beau préle.,te. La loi est là toute prèle à protéger les accaparements et à défendre les accapareurs; et le peuple en viendra à maudire une loi qui lui défend de toucher à des denrées dont il ne peul se passer : il maudira les législateurs. • li est bien clair que là où le journal de Prudhomme dénonce un plan de contre-révolution il n·y a que l'elîel naturel des intérêts privés dans les condï lions nouvelles créées par la Révolution. La liberté absolue du commerce el de l'incluslriP, que n'arrôtail plus aucune gêne corporative et la disponibilité d'une masse énorme de monnaie de papier incitaient la bourgeoisie révolutionnaire, animée d'ailleurs par le feu des événements, à multiplier, à agrandir ses opérations. De là la comtitu lion de vastes magasins : de là des commandes importantes aux manufactures; el il est bien clair que dès que les manufactures accroissaient leur production, la pensée devait venir soit aux manufacturiers eux-mêmes, soit aux ,péculaleurs de s'approvisionner largement des matières premières nécessaires à l'industrie; le prix de celles-ci montait conséquemment; et la production manufacturière st trouvait ainsi soumise à deux forces opposées, une force d'impulsion et une force d'inhibition. L'abondance des assignats agissait comme un aiguillon; la cherté des matières premières agissait comme un frein. L'interprétation tendancieuse des phénomènes économiques n'a donc aucune valeur, mais il y a intérêt à retenir de l'article, d'abord, comme nous l'avons souvent démontré par des témoignages décisifs, qu'il y avait à cette époque une grande activité industrielle, et ensuite que le conflit naissant entre la bourgeoisie et Je peuple n'était pas précisément un conflit entre ouvriers et patrons. Cc confiil, nous l'avons vu en juin 1.791 à propos de la grande grève des charpentiers, qui s·étendit 11presque toute la France. Mais en général, les cri,es sociales de la Ilévoluli on ayant été surloul des crises de subsistances, c'est bien'plulôl entre la bourgeoisie commerçante et l'en,emble du peuple, y compris les artisans el une partie des fabricants, que se produisait le choc. A cette date, les prolétaires ne formulent aucune plainte contre les industriels, contre les fabricants; il semble que ceux-ci ont su adapter le prix de la maind'œuvre, le salaire, au cours des denrées; et l'activité môme de la production, qui rendait nécessaire une grande quantité de main-d'œmre, obligeait les manufacturiers à traiter raisonnablement les ouvriers. En fait, dans cette période, ouvriers el fabricants semblent avoir les mêmes intérêts et les mêmes ennemis; tandis que les « monopoleurs », les « accapareurs » affligent el pressurent les ouvrie~s, en élevant le prix des denrées, ils affligent et gênent les fabricauls en élevant le prix de la matière première. Il était d'ailleurs moins facile de concentrer l'industrie que de concentrer le commerce, de créer soudain de grandes manufactures ou usines que de créer de grands mngasins. Ainsi c'est surtout dans l'ordre commercial, et beaucoup moins dans l'ordre industriel, que se manifestait l'action capitaliste, surexcitée par

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