Jean Jaurès - La Législative : 1791-1792

t 1004 IIISTOlllE SOCIALISTE Ce qui ressort de l'exposé de Pélion, c'est la soudaine puissance d'action du peuple: c'est sa volonté bien affirmée de n'ûlre pas dupe dans Je grand mouvement révolutionnaire. L'agitation fut assez étendue: elle se produisit an faubourg Saint-Marceau, au faubourg Sainl-Anloin~ el au cœur de Paris, dans les quartiers Saint-Denis, Saint-Martin el des Gravillier,. C'est tout le peuple, tout le prolétariat et toute l'arfüanerie parisienne qui remuaient. Et la llourgeoisie rél'olutionnaire n'osait plus, comme lors de l'émeute contre né,•cillon ou des premiers mouvements de paysans de 1789, parler• de brigands». Ce sont, comme dil Pélion, des·« çiloyens » qui n'entendent pas laisser aux accapareurs el monopoleurs de la bourgeoisie, le bénéfice de la Révolution. Celte fois, ce n'est plus contre l'hôtel de Castries et ronlre des nobles.: c'est contre des bourgeois révolutionnaire;, ~rands acheteurs de biens nationaux, qu'est dirigé le mouvement. Lorsque Fauchet, le 21 janvier, signala le premier,, l'Assemblée les troubles de Paris et les accaparements, il déclara que l'église Sainte-Opportune, l'église Saint-Hilaire el l'église SainlBenoll étaient pleines de sucre el de café. C'étaient évidemment des hommes de la Rèl'olulion qui avaient acheté ces églises el qui les avaient lrao,formées en grands magasins. C'6lail donc bien contre une pui sance nouvelle rnrlie de la ll6volution, que le p_rolélarial el le peuple s·agilaienl. Un moment, Pélion se demanda si la situation n'allail pas devenir sérieuse, si la garde nationale el le peuple qui, quelques mois auparavant, avaient eu au Champ de ~fars une si tragique rencontre, n'allaient pas se heurter de nouveau, el celle fois ù propos d'une question de subsistance. La prudence de Pétion, ses sages atermoiements qui permirent aux passions de se calmer épar~nèrent à la Révolution ce malheur; mais on comrnr11ce à sentir ~a.,; Par:; le lre~- saillement de la force populaire, plus cùnsciente d'elle-môme, fière des sacrifices qu'elle a déjà consentis à la Révolution, des services qu'elle lui a rendus el décidée à ne pas laisser confi,squer par les agioteurs et les capitalistes la, joie des temps nouveaux. Ob! le peuple n'a pas encore essayé d'analyser le mécanisme social. Il ne démêle pas clairement que ces coups de spéculalion soot un etiet presque inévitable de la concurrence marchande el de la propriété privée. Mais, du moins, il oppose à ce désordre son droit. Il esl prèl non à transformer la propriété, mais à en corriger, par une intervention "igoureuse et la force de la loi, les excès les plus criants. li ne doute pas que, jusque sur Je domaine de la propriété, la loi ne puisse el ne doive protéger la liberté vraie, la lillrrté ré.elle des hommes, celle de vi1•re. El ainsi se forment le11ternent, obscurément, dans le peuple, les idées qui trouveront dans la législation régulatrice de la Convenlion d'abord, dans le communisme de Ballœuf ensuite, leur expression. En janvier 1792, ces tendances élaient !Jien indécises cnco1·e puisque les pétitionnaires mêmes qui parlaienl au nom du peuple n'osaient I as demander nettement la tau lion légale des marchandises. A cette indécision générale des e,prits et des forces correspondait usea

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