Jean Jaurès - La Législative : 1791-1792

HISTOIRE SOCIALISTE crainte de manquer de sucre el l'espoir que la rareté des denrées coloniale~ en hausserait rapidement le prh, avaient décidé un grand nombre de marchands' à s'approvisionner largement, et ces achats considérables se produisant à la fois sur le marché du sucre, avaient déterminé précisément une hausse imœédiale et formidable. Les ménages ouvriers qui avaient déjà, au témoignage de Mercier, l'habitude de déjeuner de café au lait, furent lrès irrités par ce qui leur semblait être une manœuvre d'accaparement el il y eut un véritable soulèvement populaire. Ce n'était pas seulement la crainte de voir manquer la marchandise qui a,•ail déterminé les marchands à s'approvisionner plus largement que de coutume; ce qu'on peut appeler l'action excitante des assignats et des opéra lions révolutionnaires se produisait aussi. L'émission de près de deux milliards d'assignats avait multiplié les moyens d'achat, cl la bourgeoisie pour réaliser ces assignats, celle monnaie de papier, en valeurs solides, se hâlait d'acheter drs marchandises, quand elle n'achetait pas du numéraire. De là, une sorte de coup de fouet donné à la production el aux échanges; mais de là aussi les brusques sursauts des prix, les mouvements $Oudains de l'industrie et du commerce qui bondissaient, pour ainsi dire, ou se cabraient. Les caisses de billets de secours dont nous avons déjà parlé, el qui suppléaient à l'insuffisance des petits assignats, ajoutaient encore à l'acli vilé rébrile de la circulation. Enfin les vastes immeubles d'Eglise, couvents, abbayes, qui avaient été nationalisés el qui se vendaient rapidement, offraient au commerce de grands locaux; el l'idée d'y installer de riches dépôts de marchandises venait naturellement aux bou~geois abondamment pourvus d'assignats par le paiement des arrérages de la dette, par le remboursement des charges de judicature et par les longs délais que leur accordait la loi pour le paiemeut par annuités des biens nationaut achetés. Ainsi, la hausse subite du prix du sucre qui se produisit en Janvier et qui souleva Paris est un phénomène complexe où retentissaient pour ainsi dire toutes les forces économiques de la Révolution. El de plus la bourgeoisie marchande el Je peuple ouvrier se trouvaient subitement aux prises : et un conflit de classes s'éveillait. Les contemporains saisirent toute la gravité du mouvement, toute sa portée écouomique et sociale. L'Assemblée s'en émut. Le 23 janvier, elle accueillit une députation des citoyens et citoyennes de la section des Gobelins qui proteslèrenlavec violence contre les «accapareurs•:« Repré,enlanls d'un peuple qui veut être libre, vivement alarmés des dangers énormes qu'entrainent les accaparements de toute espèce, les citoyens de la secliou des Gobelins, défenseurs de la liberté et exacts observateurs de la loi, viennent avec confiance dénoncer, dans votre sein, la cause effrayante du nouveau lléau qui nous menace de tous côtés, surtout dans la capitale et qui frappe

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==