Jean Jaurès - La Législative : 1791-1792

880 HISTOIRE SOCIALISTE proul'er à l'Europe que les malheurs intérieurs dont nous avons d'autant plus à gémir que nous nous sommes quelquefois peul•èlre refusés à les réprimer, naismienl de l'ardeur inquiète de la liberté, el qu'au moment où sa cause appellerait une défense ouverte, la vie el les propriétés seraient en sûreté parfaite dans l'intérieur du royaume. Nous ne reconnallrons d'ennemis que ceux que nous aurons à combattre, el tout homme sans dérense sera devenu sacré. Ainsi nous vengerons l'honneur de noire caractère, que de longs troubles auraient pu apprendre à méconi atlre. Si le funeste cri de guerre se fait entendre, il sera du moins pour nous le signal tant désiré de l'ordre el de la justice; nous sentirons combien l'exact payement des impôts auquel lien· nent le crédit el le sort des créanciers de l'Etat, la protection des colonies, dont les richesses commerciales dépendent; l'exécution des lois, force de toutes les autorités, la confiance accordée au gouvernement pour lui donner les moyens nécessaires d'assurer la fortune publique el les propriétés particulières, le respect pour les puissances qui garderaient la neulralilé; nous sentirons, dis-Je, combien de tels devoirs nous sont impérieusement commandés par l'honneur de la na Lion el la cause de la liberté. • Et Narbonne annonçait qu'il parlait immédiatement pour faire une tournée d'inspection sur la frontière : il demandait un premi~r crédit de v: lgl-cinq millions. La Gironde fut à la fois réjouie el inquiétée par ce discours. Réjouie : car elle voyait bien que de celte première guerre limitée sortirait bientôt nécessairement la guerre générale, la grande épreuve de la royauté ; inquiétée: car Narbonne semblait, au moins pour un temps, prendre à la Gironde sa guerre, faire de la guerre de la Révolution la guerre du roi. Moment étrange où \)Our tous les partis la guerre est une manœuvre de poli• tique intérieure: manœuvre du roi qui espère réaliser par là son rêve d'un Congrès des souverains: maoœuvre des constitutionnels qui ,·eulent rétablir le pouvoir exécutif et mater les influences jacobines: manœuvre de la Gironde qui veut Jeter la royauté en pleine mer, en pleine tempMe pour prendre enfin le gouvernail du vieux navire pavoisé aux couleurs nouvelles, ou pour le couler à fond. Et pour Jouer ce jeu, pour accepter d'abord la direction de la cour dans une guerre destinée à combattre la cour, pour s'exposer sans peur aux intrigues el trahisons royales cl à l'hostilité générale des souverains de l'Europe incessamment provoqués, il fallait aux révolutionnaires de la Gironde une telle foi dans la Révolution el dans la ~•rance nouvelle, dans la force rayonnante de la liberté et dans l'héroîsme du peuple, qu'on ne sait si l'on doit détester leur étourderie guerrière ou admirerleur enthousiasme. Qui sait après tout si la coalition des rois ne se flll pas formée enfin rnalgré toute la prudence et toute la réserve des partis révolutionnaires T Qui sait si celle coalition aidée par la lente cl sourde trahfaon royale n'aurait

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