Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

HJS1'0InE SOCIALISTE 83 si solides des nobles lyonnais, on verra que la noblesse de Provence n'était point liée, comme celle de Lyon, au mouvement économique de la cité. Ailleurs, le contraste est bien plus marqué encore. Tandis qu'à llordeaux, par exemple, le Tiers Etal, avec une précision el un soin admirables, entre dans le détail des questions de tout ordre : commerce, port, douane, navigation, colonies, code commercial, c1ui peuvent intére,ser Bordeaux, la noblesse de Guyenne ne consacre aux intérêts économiques qu'un paragraphe de quelques lignes à peine, tout à fait vague el tout à fait vide. En Bretagne, c'est pire, el le divorce est complet. Le clergé el la noblesse ont refu,ù de prendre part à l'éleclion pour les Etats-Généraux, et ils laissent au Tiers Etal de Lorient, de Nantes, des autres cités bretonnes le soin de formuler les revendications économiques de la région. S'il y avait eu, comme à Lyon, contact et pénétration de la vieille aristocratie et de la haute bourgeoisie commerciale, celle rupture eut été probablement impossible. Et à Lyon, on dirait que le Tiers Etal veut s'annexer définitivement et officiellomenl les activités de la noblesse. JI demande qu'elle puisse commercer sans déroger. JI est infiniment probable qu'elle participait déjà, par des combinaisons l'ariécs, à la vie économique de la région. ~lais le Tiers Etat l'invite à une sorte de collaboration publique et déclarée. Ainsi l'intensité extrême de la vie industrielle et commerciale à Lyon semble créer même entre les ordres antagonistes une solidarité spéciale. Il y a ù Lyon une sorte de patriotisme économique, un particularisme vigoureux qui, dans l'enceinte de la cité, rapproche les forces d'ancien régime un peu modernisées et les éléments aristocratiques du nouveau régime bourgeois. De là, dès l'abord, ce vif mouvement de la noblesse qui est comme emportée dans le grand tourbillon des intérêts lyonnais, dans la grande et splendide activité de la haute classe bourgeoise. Mais de là aussi, quand les luttes prolongées et les orages de la Révolution auront menacé la primauté industrielle de Lyon, la possibilité d'une vaste réaclion conservatrice, d'une contre-révolution semi-monarchique et semi-bourgeoise qui opposera à la Con\'ention le groupement des plus hautes forces sociales et tout l'orgueil de la cité. Mais celle môme intensité, celle même ardeur de la vie industrielle et marchande qui avait rapproché et presque fondu des éléments de noblesse el des éléments de haute bourgeoisie, dissociait, au contraire, les grands fabri cants el les ouvriers. Lyon était, je crois, en iï89, la plus moderne des villes de France, la plus puissamment bourgeoise. Les influences féodales y étaient presque nulles : visiblement, c'est sur la production industrielle et marchande seule que reposait toute la cité. Paris n'avait pas ce caractère vigoureux et nel. Le voisinage el le séjour fréquent de la cour, la multitude des courtisans ou des clients de la monarchie, la diversité presque infinie des conditions, !"énorme va-et-vient des hommes et des choses, créaient une confusion vaste où la force produclricedu Pai-isbourgeois el ouvrier ne se dégageait pas

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