Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

752 li lSTOJI\E SOCIALISTE fond, que l'activité économique du pays s'était développée à un degré inconnu ju,que-là. L:t nation entière tre,saillit d'une émotion presque sacrée lorsque Thouret, au nom du Comité de Constitution, termina la lecture de la Conslitulion pa1· ces belles paroles, acclamées de l'Assemblée : • L'Assemblée nationale constituante remet le dépôt de la Constitution à la fidélité du Corp, légblatif, du roi et des jugrs, à la vigilance de, pères de famille, aux épouses et auA mères, à J'af!eclion des jeunes citoyens, au courage de tous les Français. » La Constituante peut se séparer : la liberté sainte est vraiment au cœur de la nation. ~Jais moi, au moment où nous quillons la grande Assemblée, j'éprouve un trouble et prr,~ue ur. remords. Je me demande si fai assez marqué la force de pensée qui ,., il en elle, l'action du grand esprit du xvm• siècle. Pour ne point forcer dcmésurémenl le cadre du récit, je n'ai pas commencé par exposer l'œune de Voltaire, de llontesquieu, de Jean-Jacques, de Diderot, de Buf!on; j'ai anal) ,é surtuut les causes économiques trop peu connues de la Révolution, la croissance des intérêts bourgeois. Je n'ai point rappelé avec une ampleur suffisante tout l'immense travail de pensée du xvm• siècle, el ain•i, je n'ai pas donné assez fortement l'impression qu'en tous les révolutionnaires cette pensée était présente et vivante. Pour bien comprendre ces hommes il aurait fallu, avant d'entrer avec eux dans l'orage des é1·énements, Yill'C longuement avec eux dans la grande paix ardente de l'étuùe, dans les horizons silencietn et enflammés que leur ouvrait Jean-Jaques, dans les horizons infinis que leur ouvrait Buf!on. Presque aucun des grands écrh·ain-, des grands philosophes du siècle n'est mêlé, de sa personne, à la Révolution. Jllontesquieu, Vollaire, Diderot, Buf!on, Rousseau sont morts depuis des années. Condorcet, le C)rrespondant de Voltaire el de Turgot, le vaste et libre e,pril, n'a pas encore la haute gloire que lui donneront son E,sai sur le le progrJs, et sa mort. L'abbé Raynal, vieilli, fatigué, est le seul survivant des générations héroîques de la pensée, el morose, troublé par les désordres inéYilables qui se mêlent à tout changement, il écrit à la Constituante une lettre de JJlàme écoulée dans un silence respectueux el irrité. Mais si les grands penseurs du siècle onl disparu avant l'heure où leur pen~ée même ,·a déterminer les événements, leur esprit est présent à tous les Constituants. llirabeau portait dans son puissant cerveau Loule l'œuvre du siècle. Robespierre, aux heures de lutte triste el de lassitude, relisall JeanJacques pour se réconforter. Barnave, malgré le tourbillon d'intrigue et de vanité où il se lJissa emporter presque aussitôt, fais1il retour parfois vers ses lo11gueslectures méditatives de la première Jeunesse, vers celle allée du Jardin paternel où il lisait IVerther pendant que le vent d'automne roulait des feuilles !létries.

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