Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

5ï0 IIlSTOIHE SOCIALISTE scni ,le rien i, l'Assemblée ron,tilnanle. ;\[;~me par le sacrifice dn droit, mùrnc par le 1cniement de ses décrets de mars, si timides pourtant, elle n'avait pu obtenir la paix: ,·t ce désordre lointain importunait, obsédait l'Assemblée; je ne sais quel remord, la prenait aussi. Les amis des noirs profilaient de ce trouble pour élever la voix, ils invoquaient avec plus ,1e fermeté el d'autorité les Droits·de l'homme, et la Constiluanle ne S,1Vailque leur répondre. Sans d1.utc, la rérnlulion qui s'accomplissait avait pour limite les intérêts essentiels de la bour'(eoisie. '.\lais c'est au nom de l'humanité qu'elle avait été faite. La buur~cobie n'était pas une tribu conquérante, campée sur le sol et ne releva!ll que de sa force, elle s'était développée au sein d'une société déjà ancienne, elle n·a,ail pu grandir, prendre conscience d'elle-même que par la pensée, et celle pensée, en un magnifique essor avait pris possession de l'univers. Comment sacrifier maintenant l'homme de couleur aux principes haineux el aux intérêts étroits d'un groupe de poss6danls? Les amis des noirs sentaient ce vacillement de la Constituante, et ils d!-posèl'cnl une pélilion où ils ne demandaient plus seulement l'égalité politique pour les hommes de couleur libres mais un ensemble de mesures tendant à l'abolition de l'esclavage. Entrainée par le despotisme inintelligent de l'hôtel ~la•,iac, à éluder le premier engagement pris par elle en l'ers les mulâtres, l'Assemblée constiluanLe, outre qu'elle a,•ait compromis la paix, avait rapproché d'elle celle redoutable question de l'esclavage, qu'elle avait écartée; le noir fantôme de servitude et d'opprobre grandissait à l'horizon comme pour faire honte au peuple frivole el dur qui maintenait l'e~clavage en prétendant à la liberté. La question revint donc en mai 1i91 devant l'As,emblée, el cette fois, malgré les manœuvres de Barnave qui tl'ahissail son propre décret de mars 1700, elle parut disposée à reconnaitre explicitement le droit des hommes de couleur libres. Mais que de précautions encore pour dissocier leur cause de celle des esclaves ! Raimond, délégué des mulâtres, admis à défendre ses frères devant l'AssemlJlée, s'appliqua à la rassurer, il alla jusqu'à lui olîrir le concours des mulâtres conlre les esclaves noirs: « Ne sont-ce pas, s'écria-t-il, les noirs libres qui forment aujourd'hui, dans tonte les paroisses, les milices qui tiennent en re-pecl les esclaves el font la cha$Se aux fugitifs? Comment leur élévalion à la dignité cle citoyen provoquerait-elle la révolte des esclaves? Par accord ou pal' imitation? Peut-on d'un cdté, supposer tes mulâtres assez fous, eux qui possèdrnt le quart des esclaves et le tiers des terres, pour exposer dans une allùmN' ,11011strueuse, leur fortune, leur vie el le titre de citoyen nouvellement conquis? Ne sait-on pas d'autre parL, que l'idée de citoyen actif est incompréhensible aux esclaves, el que s'ils avaient eu à se soulever, ils l'eussent fait dès le premiel' a!Iranchissement de l'un d'eux? Ne voit-on pas enfin, si les Anglais deviennent menaçants que le seul moyen de les arrêter est de faire l'union des deux classes en les rendant égales? •

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==