Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

IIISTOlll.E SOCIALISTE 503 calions abolilionnisles auraient surexcité la défiànce et la colère des propriétaires blancs. En même temps, les colons auraient acheté librement à tous les pays du monde, s'assurant ainsi le bon marché des produits acquis par eu~: el forls de leur puissance de tradition el d'haliilude, ils auraient continué à rtre les fournisrnurs exclusifs des maisons de France qui raffinaient le su~re. Yoilà le régime, que, dès les premiers jours, les colons de Saint-Domingue organisèrent, el les dépulés des colonies à rAssemblée nalionale n'avJienl d'autre mandat que de dérendre, coutre Loule attaque, cc syst~me d'autonomie rapace, d'égoï,me et d'oligarchie. Au besoin, ils menaçaient d·une rupture, si l'on prélendait imposer aux colonies un autre régime. L'cmbarr,1s de la bourgeoi,ie ré10lulionnaire fut grand. Jl y a1ail conlracliclion entre les principes qu·elle affirmait en France el ses iulérèls de classe aux colonici. En France, celle contradiction n'existait pas. La bourgeoi,ie rérnlulionnaire poll\'ail, sans compromettre ses intérNs économi,1ues cl son déYeloppemenl industriel appeler quatre millions de citoyens au vole. Elle aurait m~me pu sans péril pour sa primauté économique appeler au vole d'emblée, tous les citoyens, comme elle le fera en iî02. Les ouniers des manufactures, quoique ciloyens, continuaient à fournir leur traYail, à alirurnler •le plus-value la force naissante du capital. Ainsi la Déclaration des droits de rhomrnc, m~me largement el démocraliquemenl appliquée ne contrariait pas les intérèl.s de clas,c les plus subslanlicls de la bour.;eoisie révolutionnaire. Elle les serrnil au contraire, en aidant la bour;:eohie à dissoudre rancien r(gime, à briser les entraYcs corporali,,cs et féodales et à assurer son contrôle soul'erain sur toules les affaires du pap. 1Iais l'abolition de l'esclaYage, c·csl-à-dire du seul mode de lrarnil en grand connu depuis des siècles aux colonies n'allait-elle pas ruiner les planteur,, les grands propriétaires coloniau,-? N'allait-elle pas ruiner les riches familles ùc la métropole qui avaient de grands inlérêl, aux colonies? N'était-elle pas un désastre pour les commerçants de Bordeaux, de Nantes, de Marseille qui écbangeaient tant de produits aux colonies? Que deviendraient les raffineurs des grands ports s'ils n'al'aient plus le sucre de Saint-Domingue? Que deviendraient ces bons négriers, ces bons réJolulionnaires de Nantes et de Bordeaux, qui gagnaient des millions à transporler ju~qu'à 35 000 noirs des côtes de Guinée aux Antilles? La bourgeoisie révolutionnaire recula devant la clameur des grands intérêts soulevés et non seulement elle ne décréta pas rabnlition de l'esclavage; mais elle n'éludiapas les mesures de transition qui auraient pu la faciliter. Il y avait bien un parli abolitionniste, une société des amis des noirs dont fai;1aienl partie Brissot et Mirabeau. Pélion, prononça à la tribune, en décembre 1789, un discours admirable sur les tortures des pau,res noirs transportés dans des cales étouffantes : el je crois que jamais tableau pfus patb6tique ne rut offert à une assemblee.

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