Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

538 IIISTOIHE SOCJALISTJ,,' ,·oir l'instruction n'pandue dans le peuple, parmi les« laboureurs• il se serait effrayé sans doute à l'idée de « déchristianiser » la masse. Emanciper les dirigeants, les classes cultivées; oui, mais cela n'allait pas ju,qu'à ébranler au fond mème du peuple les racines de l'ancienne foi. Rousseau était singulièrement ambigu. D'une parl, clans le Contrat social il considère que le cbrislianisme, parce qu'il propose aux hommes un objet, le salut surnaturel, qui est é'.ranger à..lX relations de société, e5l antisocial. El il proclame que le législateur a le droit de définir « et d'imposer une religion civile» c'est-à-dire des croyances en harmonie avec les besoins foudamcnlaux de la société civile. Cette religion civile doit se composer, suivant lui, de dogmes simples, comme l'existence de Dieu et lïmmortalilé de l'âme, el tous ceux qui n'en feraient pas profession pourraient cl derraienl être bannis, non pas comme hérétiques ou impies, mais comme ennemis du pacte social ùonl c~s dogme. simples seraient la garantie. La conclusion pratique pour la Constituante, de celle partie de l'œuvre de Rousseau eût élé une double persécution dirigée à la fois contre les chrétiens et contre les athées; la déchristianisation syslémalique de la France au profil d'un déisme officiel et obligatoire. )lais qu·on y prenne garde: les politiques pou l'aient espérer que peu à peu la religion chrélieone, encadrée dans la Révolution, laisserait perdre ou s'émousser la particularité de ses dogmes et qu'elle ne retiendrait bientôt qu·une sorte de déisme nuancé de Lendresse évangélique. Ainsi c'est le christianisme lui-même, lenlemenl dépouillé de sa rigueur dogmatique par le frottement même de la Révolu lion, qui deviendrait sans secousse « la religion civile » rêvée par Rousseau. Par là, la constitution civile du clergé qui laissait subsister la croyance catholique, mais qui la trempait en quelque sorte dans le suffrage populaire tout imprégné de Révolution, réalisait, au fond, la pensée même de Rousseau. Et d'autre part, Rousseau lui-m~me, dans le Vicaire Savoyard, a proposé aux hommes je ne sais quelle combi11aison de déisme rationaliste el de christianisme sentimental: « Si la vie el la mort de Socrate sont d'un sage, s'écrie le vicaire, la vie et la mort de Jésus soul d·un Dieu •, el il essaie dans celle vague exaltation d'oublier ses doutes sur les mystères essentiels de la religion chrétienne. Au fond, il n'y réussit pas el il est le type du prêtre qui, admirant l'Evangile, se croit autorisé à continuer l'exercice du culle, sans être précisément orthodoxe. Le vicaire Savoyard communie et donne la communion sans croire à la lransub,tantialion, mais il croit que l'exaltation religieuse de son âme le dispense de la foi précise. li y a là je ne sais quel exemple d'hypocrisie senlimenlale qui a certainement agi sur plusieurs de, !lommes de la Révolution. Ils se sont dil que la

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