Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

474 HISTOIRE SOCIALISTE au gou,erneme11l bourgeois. Or il est matériellement faux que les paysaus aient acquis la plus large part des biens nationaux ; c'est é,idemment la bourgeoisie, surtout la bourgeoisie des villes, qui a été le principal accJuéreur. Voilà donc une légende bourgeoise savamment créée et entretenue, qui obscurcit d'abord le problème. Et d'autre ))l'-rt, beaucoup de nos amis socialistes, entrainés par leur pol6mique contre la classe bourgeoise et éblouis par le pamphlet étincelant el frivole d' Avenel, ont commis une double erreur. Par un elîel de réaction assez naturel contre la légende bourgeoise, ils ont rérluil à l'excès la part d'achats faite par les paysans. Et en second liru, ils ont témérairement appliqué à un phénomène social qui doit être ju_;ô selon la loi générale de l'évolution écon•mique, une règle toute abstraite. Répétant docilement Avenel, qui regrette que la Révolulion n'ait pas créé, avec les hiens nationaux, une multitude de petites propriétés paysannes, ils ont, à leur insu, appliqué la conception radicale beaucoup plus que la conception socialiste; el ils ne se sont pas rendu un compte suffisant des nécessités absolues qui s'imposaient alors à la Révolution bourgeoise. A priori, si l'on veut bien y réfléchir, il élait impos,ible que la Révolution se proposât comme but principal ou même comme but important, dans la vente des biens nalionau~, de multiplier la petite propriété paysanne. Pourquoi la Révolution avait elle éclaté? Parce que la monarchie d'ancien régime acculée par un déficit i:randissant allait tomber dans la banqueroute. La banqueroute, c'était la ruine de la bourgeoisie comme de l'Etat moderne ; c'était l'arrêt de la civilisation bourgeoise, du travail industriel, du crédit et de la pensée libre; c'était la rechute sous la domination féodale et cléricale. Le premier devoir de la Révolution ru vers la France et envers les prolétaires eux-mêmes, c'était donc d'empêcher la banqueroute; c'était de rembourser les créanciers de l'État, afin que l'État moderne ne !Ill pas à l'avenir destitué de tout credil el afin que les capitaux ainsi restitués arix prêteurs bourgeois pul-•ent élre appliqués par eux à développer les entreprises industrielles et commerciales, dont seule à celle époque la bourgeoisie avait et pouvait avoir la direction. Donc, puisque la delle immédiatement exigible atteignait en ao0t fiOO plus de la moitié de la valeur probable des biens nationaux, puisque le chi!Yre total des delles de l'État, indélerminé encore devait très vraisemblalement dépasser la ,•aleur totale de ces biens nationaux, il était chimérique de penser que les biens nationaux pourraient servir à. autre chose qu'à rembourser les créanciers de la nation. El comme il y avait urgence, comme une grande partie de la delle était exigible immédialemenl, non seulement la Révolution ne pouvait faire de distribution gratuite de terres, mais elle ne pouvait vendre qu'à ceux qui pouvaient payer vile, et qui avalent des ressources immédiatement disponibles. C'étail là, la force des choses, c'était la nécessité suprême de la Révo-

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