Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

32 IIISTOIBE SOCI.\LISTE ment: en un mol, la bourgeoisie parvenait à la conscience de classP, 1,c11rlanl que la prnséc pan·rnail à la conscience de l'univers. Là sont les drux sources ardrntcs, les deux sources de feu de la fiévolulion. c·est rar là qu'elle fut possible et qu'elle fut éblouissante. ~I. Taine a intrrprélé de la façon la plus fausse, et j'ose dire la plus en fan• tinc, l'action de la pensée française, de ce qu'il appelle l'esprit classique sur la llérnlution. Scion lui, la Bévolution a été tonte abstraite. Elle a été conduite aux pires rrrrurs srtématiques et aux pires excès par des idées générales et vagues. par drs concepts à peu près vides d'éi:alité, d'humanité, dr droit, de souyeraincté populaire, de progrès. El c'est la culture classique qui a ôté à l'esprit français le sens dr la réalité aigüe cl complexe; c·csl elle qui a habitué le;; Français du xv111' siècle aux généralisations nobles, mais vaincs. Ainsi les ré,·olutionnaircs étaient incapables de se figurer exactement la viYantc dh•crsité des conditions et des hommes. Ils étaient incapables de se représenter les pa~sions, les instincts, les pr<'jngés, les ignorances, les habi• ludes des vingt sc1it millions d'hommes que soudain ils avaient à gouverner. lis étaient donc condamnés à bouleverser témérairement la Yie sociale cl lrs existences individuelles sous prêlcxle de les réformer. L'étroite idéologiecla,. sique appliquée à la conduite des sociétés, voilà, selon M. Taine, ce qui a précipité la Révolution dans l'utopie, l'ayenture el la violence. M. Taine reprend contre la fiévolution la sentence déjà portée par Napoléon I'' : • c·est une œuvre d'idéologues ». Mais plus que Napoléon I" il en méconnaît la grandeur et la puissance. El sa condamnation porte plus loin; ce n'est pas seulement I' « idéologie révolutionnaire » qu'il dénonce: c'est, si l'on peul dire, lïdéo• logie nationale et le fond même de l'esprit français. Or 11. Taine s'est lourdement trompé. Il n'a vu ni cc qu'était l'esprit classique, ni ce qu'était la Révolution; c·est lui qui a substitué à la connaissance exacte cl à la vision claire des faits une scolastique futile el une idéologie. réactionnaire. Bien loin d'avoir été abstraite et vainc, la Révolution française a été la plus substantielle, la plus pratique, la plus équilibrée des révolutions qu'a vues jusqu'ici l'bisloirc. Avant peu nous le constaterons. Les hommes de la Révolution avaient une connaissance profo11dc de la réalité, une entente merveilleuse des diflicullés complexes où ils étaient jetés. Jamais programme d'action ne fut plus étendu, plus précis cl pins sens<' que celui qui est con tenu dans les cahiers des ttats-Généraux; jamais programme ne lut réalisé plus pleinemrnt cl par des moyeus plus ap1iropriés el plus dérisils. Comme nous le verrons, la fiévolution française a pleinement abouti : elle a accompli ou elle a ébauché tout cc que permettait l'étal social, tout cc que commandaient les besoins nouveaux, et depuis un siècle rien n'a réu,si en Europe et dans le monde que ce qui a été fait dans le sens marqué par la Révolution.

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