Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

HISTOIRE SOCIALISTE 253 Ainsi, l'Assemblée nationale se trouve définitivement constituée par la réunion des trois ordres: et c'est le roi lui-même qui quatre jours après « le lit de justice tenu dans l'assemblée • consacre lui-mtme l'unité de la représentation nationale. Etait-ce une suprême fourberie et la Cour voulait-elle aussi endormir les défiances pour mieux préparer le coup d"Elat militaire plus efficace que le coup d'Etat royal? Ou bien était-ce chez le Roi simple oscillation de la faiblesse et découragement du grand échec moral du 23? Aucun témoignage certain, aucune confidence décisive ne permet en ces journées troubles de discerner le sens des volontés molles du Roi. .Maisles élus du Tiers avaient Mte d'interpréter celte nouvelle intervention du Roi, si équivoque pourtant, comme le retour de Louis XVI à ses vrais sentiment,. L'Assemblée vivait dans un état de conscience étrange; elle ne voulait pas détruire la monarchie: elle ne songeait même pas que la chose fôt possible et Camille Desmoulins qui était seul alors à se dire républicain, passait pour un étourneau tout à fait négligeable. D"autre part, elle ne pouvait se dissimuler que depuis deux mois la conduite du Roi envers la nation n'était qu'un composé de faiblesse el de violence. Comment résoudre ce terrible conflit intérieur? Par une fiction complaisamment et obstinément soutenue: le Roi était bon el tout ce qui venait directement de son cœur était rxcellent: mais il était obsédé de conseillers pervers qui faussaient sa droite volonté naturelle. Protester contre lesaclcs du Roi ce n'était donc point protester contre le Roi: c'était au contraire rétablir respectueusement ~a v0lonté véritable déformée par de perfides inspirateurs. C'est cette fiction qui permeltait à l'assemblée d'être à la fois monarchique et révolutionnaire, royaliste el désobéissante au Roi. Peul-être en cette période première de la Révolution, cet expédient de pen~ée, qui nous étonne et qui nous blesse, était-il nécessaire. Si l'Assemblée s'était avoué à elle-même, nettement, que le Roi était !"allié naturel el le complice conscient des privilégiés en révolte contre la nation, si elle lui avait imputé la responsabilité personnelle et directe du coup d'Etat du 23 juin, elle elll été obligée de le mellre en accusation et de le déposer. Or, la tradition monarchique était si forte, l'idée de la République était si étrangère aux esprits que la France eût cru tomber dans le vide en abandonnant la royauté. Fallait-il changer le Roi ? lui substituer le duc d"Orléans ou le comte de Provence? C'était dresser royauté contre royauté, déconcerter la conscience du pays. Etait-on sûr d'ailleurs qu'un nouveau roi n'aurait pas repris bientôt la forme séculaire el les prétentions de l'absolutisme royal? il n'y avait qu'une solution: faire semblant de ne pas voir la vérité, et mettre de parti pris le Roi au-dessus même de ses actes. Mais si ce mensonge dont l'Assemblée se leurrait elle-même était sans

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