Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

llISTOl!lE SOCIALISTE 231 sonnes, el près de deux mille pouvaient trouver place dans les galeries. Les députés furenl introduits lentement et après une attente assez longue : les députés du Tiers turent massés au centre, le clergé cl la noblesse s'assirent sur les côtés. Quels élaienl ces hommes? Taine en a parlé avec dédain, comme de théoriciens à l'esprit creu, ou de pauvres praliciens et procéduriers de pelile ville. Il déplore qu'on n'ail pas appelé tous les hommes vraiment ~om étenls de France, tous ceux qui avaient déjà manié les atraires, c'est-à-dire ceux qui, ayant mêlé leur vie à l'ancien régime, étaient intéres,és à le maintenir. Après tout, l'expérience avait été faite. Qui avait plus de compétence à la foi,; el de hauteur d'esprit que Turgot, intendant de Limoges? Il essaie au ministère quelques grandes ré!ormcs, et il est brisé. Qui arnit plus d'ex11éricnce sociale el d'autorité que • le, notables» assemblés par Calo1111e?Princes, archevêques, grands parlemenlaires, intendants, toutes les force, de l'ancien régime et toutes ses lun,i~res Naienl là : mais de tout CPL égoY,me splendide ne sorlil que misère el néant. li était temps que la Nation recour0l à d'autre-; hommes lorts par les idées. Oui, parmi les 571 députés du Tiers, il y avait peu d'administrateurs, el il y avait beaucoup d•· lt'"i'l""· Mais cc sont les légistes qui a1aienl fait la monarchie moderne, la [?rance moderne : ce sont eux qui avaient régul.1risé el formulé la Révolution royale; ils forn,uleronl el régulariseront la Révolution bourgeoise. Lu grande pensée du xvm• siècle est en eu, : c'est elle <Jui les unit el qui élè1•e les plus modestes au niveau des plus grands. Celle pensée est assez diverse el vaste pour que ceux qui s·en inspirent ne soient pas dominés par l'esprit de secte, el puissent s'aclapler au, é1én·•ments-. Montesquieu, Voltaire, !'Encyclopédie, Rousseau, avec leurs tendances parfois divergentes, avaient formé les intelligences : el quand on suil de près les actes, les déclaralions des Constituants, on voil qu'ils s'étaient fait comme une synlbèse de tous les grands esprits du siècle. A Voltaire, ils empruntaient l'idée de tolérance el de liberté religieuse, peul-èlre aussi le respect atrecté el prudent de l'inslilulion catbolique. Montesquieu, théoricien de la Constitution anglaise et de l'équilibre des pouvoirs, leur paraissait un peu suranné : il cul été le grand docteur de la Révolution si elle se rot accomplie en 1740, au moment où il écrivait, el avant le développement décisif de la puissance bourgeoise : vers la fin du siècle, le subtil et savant équilibre, imaginé par lui, s'était déplacé dans le sens de la démocratie bourgeoise. De Rousseau, les Constituants négligeaient les paradoxes antisociaux, mais ils retenaient fortement ridée des droits naturels, dn contrat et de la démocratie. Enlln, !'Encyclopédie leur communiquait ce véhément el large amour de la science qui neutralisera en eux, plus d'une fois, les influences du jan-

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