Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

116 HISTOIRE SOCIALISTE leurs cuirs pour lïmpôt, clic \'a, à la moindre fraude ou apparence de fraude, jusqu'à les marquer cux-m~mes du fer des galères, jusqu'à fouetter leurs femmes el leurs filles. li ne faut point s'étonner si aux heures décisives de la Révolution, de formidables légions hérissées de piques sortent de ces maisons sombres où tant d'ouvriers el de petits patrons avaient si longtemps nourri les mêmes haines. Sans doute dans ces grands soulèvements sociaux les griefs d'ordre général, les griefs de classe l'emportent sur les griefs parliculiers ou tout au moins les absorbent : il ne serait pas étrange cependant que parmi les rérolulionnaires du faubourg Saint-1Iarcel qui au 10 aoOl marchèrent contre les Tuileries, plus d'un eOl à venger les meurtrissures du fouet imprimées à sa femme ou à sa fille. A celle classe industrielle faite de pclils patrons el de prolétaires s'ajoutait, au faubourg Sainl-1farcel ce qu'on pourrait appeler, dans le langage d'aujourd'hui, un piltoresque • prolétariat en haillons •· « Le faubourg SaintMarceau, dit Mercier, a été de tout temps le refuge des ouvriers de toutes les classes, confondues avec le chiffonnier, le vidangeur, l'écureur de puits, le débardeur, le tondeur de chiens, le marchand de tisanes, le symphoniste ambulant, la marchande de châtaignes, le mendiant. " Ce ne sont pas sans doute ces métiers d'aventure cl de fantaisie dont le faubourg était amusé el bariolé, qui ont ajouté beaucoup à la force de la Révolution. Elle était dans celle bourgeoisie laborieuse el rude qui vivait côte à côte avec les ouvriers el qui avec eux, sorlira des noires maisons comme la lave d'un volcan sombre, lave mélée de roches un peu diverses qu'amalgame un même feu. Au faubourg Saint-Antoine aussi, il y avait une grande force de production, Mercier dit en une phrase laconique el un peu énigmatique de son tableau de Paris : • Je ne sais comment ce faubourg subsiste; on y vend des meubles d'un bout à l'autre, el la porlion pauvre qui l'habile n'a point de meubles. » li est bien clair que les pauvres maisons d'ouvriers ne retenaient pas un seul des riches meubles que le faubourg fabriquait pour la bourgeoisie el pour la Cour : mais si )lercier n'a pas cédé simplement à la tentation d'une antithèse un peu facile, s'il a I oulu dire q11ela population ouvrière du faubourg Saint-Antoine élail particulièrement pauvre, celle assertion parait bien risquée. D'abord )lercier lui-même se plaint ailleurs des hauts prix exigés par tous les ouvriers qui travaillent ou à la construction ou à la décoralion des maisons : el 'on comprend mal comment les artisans en meuble et en tapisserie du faubourg Saint-Antoine auraient él6 seuls disgraciés. En second lieu, dans le terrible hiver de 1788-1789, c'est le quartier des Cordeliers el de Sa;nt-Germain-des-Prés qui soulfrit le plus de la misère, il n'est pas fait mention particulière du faubourg Saint-Antoine. Nous savons en outre que depuis vingt-cinq ans une fièvre inouïe de construction s'était emparée de Paris : les classes riches rivalisaient de luxe dans l'aménagement de leurs hôtels neufs : comment le quartier qui fournissail les meubles, les

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==