Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

HISTOlfiE SOCIALISTE 111 Il représente, dans l'ordre religieux, une période de transi lion el de transaction qui correspond exactement à l'étal polilique el social de la classe bourgeoise sous l'ancien régime. De même que celle-ci pendant le xv11•el le xv111• siècle avait le scnlimenl de sa force croissante, mais n'osait pas encore engager une lulle ouverte el systématique contre l'ancien régime el la monarchie, de même le Jansénisme, fiér, grondeur el soumis, n'osait pas attaquer l'Église el le dogme jusqu'en leur racine. Il pratiquait une sorte de libre-pensée; mais sans en '3vouer le principe. Par une lente cl grave initiation involontaire, il préparait l'ensemble de la classe bourgeoise aux hardiesses décisives de pensée, qui n'éclatèrent enfin qu'aux jours les plus terribles de la Révolution : sans lui, les clartés éblouissantes de la philosophie du xvm' siècle, el le voltairianisme même, si rapide el si aisé, n'auraient été que flammes lég~res courant à la surface de la société : la force de résistance du jansénisme atteste la croissance continue d'une bourgeoisie mesurée el forte, qu'une crise extraordinaire jettera enfin dans la philosophie. Pendant que Paris mûrissait ainsi, sous l'enveloppe d'une bourgeoisie un peu il.pre, les forces sociales de la pensée libre, il se préparait aussi profondément à son rôle de capitale révolutionnaire. A cel égard, la sotte équipée de la Fronde, où la bourgeoisie el le parlement furent dupes un instant de l'intrigue des princes, servit Paris. En le brouillant avec le roi, en éveillant les défiances éternelles de Louis XIV, de Louis XV el de Louis XVI, elle mil Paris un peu en marge de la vie monarchique. La royauté résidait et triomphait à Versaille, : et Paris, très royaliste aussi, n'élail pas comme perdu dans le rayonnement immédiat de la monarchie : il prenait ainsi, peu à peu, la conscience obscure d'une vie nalionale distincte du pouvoir royal. Quand Vauban, en une formule admirable, appelle PJris « le vrai cœur du royaume, la mère commune des Françai:; et l' abrtgé de la France », il en donne déjà, si je puis dire, une définition plus française que monarchique. Aux heures glorieuses et aux heures sombres, un ardent patriotisme éclatait à Paris, plus haut que le loyalisme monarchique. Boileau, dans une de ses lettres, parle de l'empressemenl du peuple de Paris autour des généraux victorieux : Ce n'étaienl point les délégués de la puissance royale que le • menu peuple » acclamait : c'étaient les héros de la gloire nationale. El, en 1714, à \'heure tragique où les impériaux menaçaienl le cœur même du pay,, Louis XIV s·écria : « Je connais m~s Parisiens; j'irai à eu,, je leur parlerai du péril de la France, el ils me donneront deux cenl mille hommes. • Grand el noble acte de foi de la royauté acculée el vieilli:;,ante en Paris toujours vivant! Mais troublant appel de la royauté à la patrie, comme à une force déjà supérieure! Pui,, pendant tout le xvm• siècle, Paris a une vie de spéculation, de

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