La Revue socialiste - 1899 - Tome XXX- vol 02

PROUDHON PHILOSOPHE 473 celle qui consiste à reporter à un fait plus ou moins inconnu la détermination du rapport constaté. Pour qu'il y ait explication, il est indispensable que le fait expliqué soit moins inconnu que le fait explicatif. Les thfologiens expliquent tout par l'interYention de la volonté divine : fait inconnu. Les analyses de métaphysiciens ont pour résultat la découvertes d'entités, d'éléments ou de principes dont l'existence rend compte des phénoménes : ces principes sont certainement plus cachés que les objets dont ils sont la solution. Les savants eux-mêmes en affirmant l'existerice de lois de la nature, en d'autres termes la relation constante entre certains éléments naturels, donnent l'allure du mystére à des faits que la coutume empirique nous empêche de considérer comme mystérieux. • Si au contraire, l'on qualifie « explication » la détermination des conditions nécessaires à la production d'un phcnomène, on donne à ce vocable une extension excessive. Nous aYons ici, il est nai, des faits connus, patents, sensibles; mais, à proprement parler, il n'y a pas là explication. Nous avons un enchaînement, un rapport, une relation entre des antécédents et des conséquents. Chose insuffisante, car il est pour nous du plus haut intérêt de savoir si cette relation ne varie pas. Une explication est une opération intellectuelle, un travail subjectif fort bien représenté par le syllogisme, qui consiste a submerger un fait particulier dans une généralisation. Ceci pourrait laisser croire que Proudhon fut un esprit trcs scientifique, très amoureux du détail; il n'en est rien. Il méconnait totalement la puissance de l'induction dans les sciences expérimentales : « Au syllogisme ... Bacon opposait la méthode inverse, l'induction, remontant du fait a la cause, au lieu de descendre comme Aristote de la cause au phénomène, et s'imaginant que voyager d'Occident en Orient, au lieu d'aller d'Orient en Occident, c'est réellement changer de route (1). Outre que l'analogie est d'une exactitude fort douteuse, le caractère équivoque de la connaissance des méthodes scientifiques chez Proudhon parait indiscutable. Plus tard, il semble revenir sur cette opinion (2). Mais ses méthodes de raisonnement, tout son sys- (1) Création de l'ordre, p. 166. (2) « Il faut observer attentivement les faits, les anal~•ser avec exactitude, les définir avec justesse, les classer avec méthode, les généraliser avec circonspection et ne .rien affirmer que ne puisse toujours et il volonté confirmer l'expérience. » (De la Justice, V, § 1). Et ailleurs dans le même ouvrage : « Ainsi le philosophe doit côtoyer les faits et s'y rcférer sans cesse diviser sa matière, faire des dénombrements complets et des descriptions exactes; all~r des notions simples aux formules les plus compréhen • sives; contrôler les uns par les autres les vues d'ensemble et les aperçus de ?~tail; en~n li où l'observation immédiate devient impossible, se montrer sobre de coniectures, circonspect dans les probabilités, se méfier des analogies et ne juger qu'avec timidité :t toujours sous réserve des choses lointaines par les proches, des invisibles par les visibles ». Il ne devait pas prendre ces affirmations dans leur littéralité, car jamais il ne s'y plia· : cela est certain.

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