LE FERMIER 435 Constant regarda encore son mobilier amassé par le travail, lentement conquis sur la fatalité, témoin des courtes années de paix et d'espoir : la lampe amie, éclairant le pur et laborieux foyer; l'armoire bien luisante; le lit; la petite table ronde; la minuscule etagcre ou son fils mettait ses livres; les landiers de l'âtre et la cruelle horloge qui sonnerait [.'heure de la ruine. Il vit tout cela; il évoqua sa vie passée et songeant presque aYechonte aux jours de joie, quand il lançait aux échos de la plaine sa chanson d'insouci, il se demanda : - N'ai-je pas fait tout mon devoir? Comment donc aurais-je dù m'y prendre? Et la dignité de sa vie lui apparut nettement. li comprit. Il comprit que le travail, l'économie, la soumission aux lois, toutes ces choses hypocritement présentées comme les plus saintes vertus par la cautéle des riches, ne sont en réalité que des entraves dont le pauvre est ligotté. 11comprit que la société est basée sur le mensonge et que si les lois étaient justes, elles devraient punir avec une égale sévérité l'~goïsme des riches et l'inertie des traYailleurs qui ne tentent pas de s'affranchir. Et se remémorant son enthousiasme d'autrefois, son énergie inutile, sa probité inutile, songeant à quel point il avait été exploité, une colére furieuse le secoua. li brandit le poing, son geste de malédiction dé.signa les propriétaires, les frelons cruels, ignorants et rapaces, et il cria : - Canailles ! Puis, songeant à la tourbe des laqmis, à !'empressée et ignoble 'valetaille tendant autour des riches, la main et le derriére, armée de dupes combattant pour ceux qui les ont asservis contre ce·uxqui les feraient libres; songeant aux agents gouvernementaux sans pitié pour le pauvre, à la malfaisante et pourrie engeance des fonctionnaires, à tous les menteurs, à tous ies lâches, à tous les vendeurs à faux poids, à toutes les sangsues avides, il cria : - Canailles! canailles ! Et se retournant pour prendre les siens à témoin de sa haine, il Yit sa femme au chevet de l'enfant, lui soutenant la tête. Une affreuse quinte de toux avait saisi le malade. Constant sentit ses jambes se ·Je.rober sous lui. Il s'aperçut qu'il n'aYait pas épuisé la coupe amére et que de plus grands malheurs pouYaient survenir. Malgré la ruine, le bonheur se pouvait encore espérer tant qu'ils seraient unis, tous les trois, comme aux jours paisibles. Dans une étreinte ardente, Constant réunit sa femme et son fils et ces malheureux sanglotérent longtemps, longtemps, ne cherchant plus à retenir les larmes bienfaisantes qui délivrent pour un temps du mal de penser. EUGÈNE THÉBAvLT Maiso11des Cl,a•nps, decembre 1894. - P~ris, février 1899.
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