La Revue socialiste - 1899 - Tome XXX- vol 02

434 LA REVUE SOCIALISTE les autres, comme s'il eût voulu, par la correction de son tra\·ail, forcer le sol à une production infinie. En arri\'ant dans la cour de la ferme, il Yit sa femme qui, toute pleurante, \'Cnait au dc\'ant de lui. Angoissé, il demanda : - Le médecin est-il \'enu? -Oui. - Et ... qu'a-t-il dit? - li a dit que c'est la poitrine ... - Comment la poitrine? ... - Oui ... un rhume mal soigné qui s'est porté sur les poumons. Il faudra du repos, des soins: sans ça, Emile pourrait devenir poitrinaire ... - Poitrinaire! ... Ils se regardèrent, tout pâles. - Pas possible! reprit Constant. -- Le médecin a trom·é la toux mau\'aise ... - Pas possible! Il se trompe, ce médecin! T'es pas poitrinaire, toi! l\loi non plus! ... Eh bien, alors? li se trompe. Ça suit les sangs, ces choses-là! Il se trompe ! AYcc l'entêtement spécial nux paysans, Constant s'obstinait à discuter le fait accompli. Puis, tout a coup résolu, il entra dans la chambre de son fils. Le jeune garçon dormait. Cela rassura nn peu le père, se figurant comme tous les paysans qu'un malade Yamieux dès qu'il peut dormir. Constant retourna dans la salle commune pour demander encore à sa femme de lui redire les paroles du médecin. A ce moment, le facteur entra. Il apporta une lettre de maître Blafard qui prevcnait Constant d'a,·oir à sortir de la ferme au mois de mars prochain et de payer de suite les fermages échus, sous peine de saisie. C'était clair : il faudrait tout vendre. Serait-ce suffisant, même? Arri,·crait-il à tout payer? Et puis, quand il resterait sans rien de\'Oir à personne, que ferait-il après? Comment \'ivrait-il? Comment paierait-il les médecins pour son fils malade? Il se dit machinalement : - Eh bien! je serai Yalet de ferme! Mais il avait goûté a la liberté et à l'aisance relatives. Desormais, se sentant homme, conscient de ses droits et de l'injustice sociale, il lui était impossible de se résigner. Eperdu, il regarda sa femme en larmes, humiliée à en mourir, ne sachant plus rien, ne comprenant plus rien, trompée dans sa foi au traYail, dans sa croyance en la justice diYine, ne trouvant la fcrcc d'agir que pour soigner l'enfant de ses entrailles. Il regarda, d.1ns le lit ou la toux et la fièwe lui donnaient quelque répit, son fils, petit paysan aux traits trop fins, l'adolescent frêle que fatiguaient les tra\'aux des champs et dont la yÏ\•e intelligence aYait stupéfié son instituteur : ah! que dc,·iendrait-il dans la Yie, le pauvre petit!

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