La Revue socialiste - 1899 - Tome XXX- vol 02

LA REVUE SOCIALISTE s'endetter, à compromettre son modeste aYoir. Se lever à cinq heures du matin en hiver, à trois heures le reste de l'année; ne jamais s'endormir sans avoir fourni dix-huit heures du travail le plus penible; ne pas manger à sa faim; boire une atroce piquette de raisins de Corinthe; n'avoir jamais un moment de loisir, un moment de vrai bien-être! Constant regarda ses mains gercées, noires, toutes deformces avec leurs doigts énormes et tordus comme des sarments de Yigne. Il se souvint d'avoir remarqué l'extrême blancheur, la petitesse surprenante des mains de M. Desloges. Le per_cepteur aussi avait les mains blanches. Le notaire avait les mains blanches. Tous ceux qui ne touchent pas à la glebe ont ainsi des mains délicates, des habits plus propres et mieux faits, la parole plus facile, le geste 111oins gauche. Ils ont plus de réel bien-être, plus de loisirs, une sorte de prestige dont les paysans riches eux-mêmes restent dépourvus. - Et pourtant, se disait Constant,_ si nous n'etions pas la, comment feraient-ils, ces messieurs aux mains fines? Ils seraient bien obligés de labourer, de faucher, de semer! Les belles. mains seraient gercées, les beaux mirliflores deviendraient aussi vilains que nous! ... On dit que nous ne pouvons pas nous passer d'eux ... Mais eux, peuYent-ils se passer 'de nous? Alors, pourquoi sont-ils les maîtres? ... Pourquoi font-ils la loi? Pourquoi ont-ils tout, et nous rien? ... Tout a coup, le tilbury de Constant fut dépassé par un breack rapide. C'était un mercier de Niort, avec sa femme et ses deux filles. Ces urbains goûtaient le charme d'une promenade matinale - non par goùt de la campagne, non même par hygiéne, mais pour faire savoir à quiconque qu'ils avaient cheval et voiture, que leurs affaires allaient bien et qu'ils pounient se payer des extras. Leur poney fringant trottait bon train, mais la jument de Constant, excitée soudain, au grand étonnement de son maître, suivit avec facilité et de si prés que Constant, malgré le terrible bruit de ferraille de son Yéhicule, pouvait entendre à peu prés tout ce que disaient les jeunes filles. Elles riaient :rnx éclats, et le mercier faisait chorus. lis trouvaient, bonnes âmes, que le fermier était ridicule, avec son chapeau démodé, sa blouse ou le vent s'engouffrait, gonflée sur le dos comme une bosse énorme; son char-à-bancs usé; sa jument au pas pesant et qui s'essoufflait visiblement à suine le poney bien nourri d'avoine. - Imbéciles! murmura Constant. Il haussa les épaules et mit sa jument au pas. Une colere grondait en lui. Ainsi, il se voyait ruiné aprcs toute une existence de privations et de labeur, sans aYoir jareais joui de rien, ni de sa jeunesse, ni de son intelligence, et il lui fallait subir par surcroît les railleries épaisses d'une bande citadine qui ne vivait que par les paysans? Le mercier

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